Un lapin. Il reconnaissait bien là l'animal. Rachid lui avait posé un lapin. Durant deux heures d'attente, il était successivement passé par quatre des fameuses phases du deuil, déni, colère, marchandage, tristesse, agrémenté à sa sauce d'une crise d'angoisse quelque part avant le marchandage. Il avait cessé de lire depuis trente minutes un morceau très érudit d'histoire du Proche-Orient qu'il n'avait pas avancé d'un pouce, levant le nez à chaque vibration de l'air, croyant son ami arrivé sans cesse. Maintenant, il s'ennuyait ferme. C'est ce qui déclencha son entrée définitive dans la dernière phase : l'acceptation. Rachid ne viendrait pas, il fallait se rendre à l'évidence, accorder sa volonté aux faits, aussi, feignant une ferme résolution, il se leva brusquement du canapé défoncé qu'il occupait dans une salle sombre au rez-de-chaussée du squat de la rue de Rivoli, ce qui eut pour effet de projeter le briquet qu'il avait sur ses genoux à l'autre bout de la pièce, de répandre le contenu de son paquet de tabac par terre et de permettre à une boulette de haschich elle aussi précieusement conservée dans son giron de disparaître instantanément entre deux lattes d'un parquet verdi par les siècles et les mauvais détergents. Incrédule, il observa la scène au ralenti sans un geste, comme s'il n'était pas l'idiot qui avait stupidement oublié de ranger ce qu'il avait sur lui avant de se lever, comme s'il ne s'agissait ni de ses affaires, ni de sa maladresse. Déni. Cependant, il prit conscience des choses. Il venait de perdre un plein paquet de tabac et sa dernière boulette de hasch. Maugréer ne lui fut d'aucune utilité. Il le fit pourtant. Colère. Pas tant pour la valeur pécuniaire ainsi dilapidée, car Sébastien méprisait consciencieusement l'argent, mais plutôt à la pensée qu'il devrait ce soir-là se passer de son joint rituel, et ça, Sébastien ne pouvait le supporter. Angoisse. Allait-il même pouvoir s'endormir sans l'aide coutumière de son précieux psychotrope ? Rien de bien certain. Mais peut-être n'était-il pas réellement perdu ? Retour au déni. Il se mit à quatre pattes et entreprit une recension méthodique de toute forme approximativement semblable à une boulette marron jonchant cette pièce de vingt mètres sur dix qui n'avait plus senti la souple caresse du balais brosse depuis la marquise de Sévigné. Sans succès. Le briquet l'aiderait-il ? Pas le moins du monde. Il ne put en tirer qu'une flamme famélique tout juste bonne à lui roussir le pouce. La lumière ne fut point. En racheter peut-être ? Mais à qui ? Marchandage. C'était précisément Rachid qui aurait dû lui en apporter ! Il pourrait se rendre dans la cité de la rue Piat, là-haut, à Belleville, mais il lui faudrait alors débourser une fortune pour un haya sinistre, coupé au henné. Tristesse. Et puis soudain : résignation. Pas de joint ce soir pour Sébastien. Tant pis, tant mieux. Ce n'était pas un esclave, après tout. Il pourrait parfaitement s'en passer. Parfaitement, Monsieur.
La foule était dense en cette fin d'après-midi d'un samedi à quelques jours de Noël, dans cette rue commerçante (commerçante était peu dire pour la rue de Rivoli à cette époque, il faudrait un autre mot ; Sébastien jongla un moment avec hypermarchère, qui lui fit penser à maraîchère, puis à Prout-ma-chère et enfin à Szniermacher, nom de jeune fille de sa grand-mère maternelle, qui cuisinait d'excellents foies de volailles hachés aux oeufs, après quoi il parvint à reprendre le fil de ses pensées), aussi joua-t-il des coudes jusqu'à la place Saint-Opportune. Qu'allait-il donc faire ? Peut-être Belleville, finalement ? En tout cas, il gardait un chien de sa chienne, du moins de la chienne qu'il aimerait bien avoir, un labrador femelle couleur chocolat, à ce fumier de Rachid, plutôt coutumier du fait, il fallait bien l'avouer. Comment pouvait-il, un ami de quinze ans, ou presque, il ne savait plus exactement, mais peut-être bien dix ! (En réalité cinq : ils s'étaient rencontrés en 200X, lors du forum social européen.) Rageur, Sébastien s'engouffra sous le portique art déco vers le métro. Il s'était finalement décidé pour Belleville. Ligne 4 jusqu'à Réaumur, puis la 3, pour descendre à Pyrénées. Il farfouilla la poche arrière de son jean défraîchi qui laissait apparaître son caleçon et la rondeur de son anatomie, à la recherche de son passe Navigo, qu'il ne sentit nulle part. Un pincement d'angoisse le saisit à nouveau. Il devait être tombé de sa poche dans ce canapé trop profond occupé si longtemps. Après quelques minutes de farfouillades aussi intenses qu'infructueuses, il rebroussa chemin, ce qu'il détestait : que devaient donc se dire les gens autour, voyant un type qui marchait d'un pas déterminé dans une direction précise se retourner soudain et prendre une trajectoire diamétralement opposée à la précédente sans raison apparente ? Il poussa donc un juron, suffisamment étouffé pour ne pas attirer l'attention et suffisamment fort pour que les nombreuses personnes qui l'observaient en ce moment, à n'en point douter, comprissent d'eux-mêmes la situation, ce qui lui éviteraient de passer pour un fou : ce qu'il détestait.
Le squat était désert lorsqu'il y reparut, ce qui le surprit. Il y avait habituellement toujours quelqu'un, les artistes résidents s'organisaient pour que les lieux ne soient jamais laissés à la merci de vandales, de propriétaires en mal d'expulsion ou tout simplement d'une bande de jeunes fin ivres et qui viendraient tout ruiner sans forcément penser à mal. Mais là, pas un bruit. Âme qui vive. Toute lumière éteinte. Il pénétra dans le couloir obscur, hésitant et mal à l'aise. Il était venu ici bien des fois, mais il se sentait toujours un peu intrus dans ces murs malgré tout. Là, sans lumière, sans personne, il avait nettement l'impression d'outrepasser le droit de visite implicite qui lui était accordé d'ordinaire, même s'il ne l'exerçait qu'avec beaucoup de prudence.
Il longeait le mur de gauche, à la recherche d'un interrupteur, les doigts aux aguets, mais ce fut son pied droit qui le premier rencontra un obstacle sans qu'il s'y attendît, si bien qu'il chût et s'écroula de tout son long, ce qui représentait tout de même un bon mètre quatre-vingt. Le choc fut cependant amorti un peu au-dessus du sol par ce qui s'avéra, s'il en croyait ce mélange si spécifique de chairs molles et d'os durs, une personne allongée au beau milieu du passage. Présentant des excuses précipitées et multiples, il tenta maladroitement de se sortir de cette promiscuité brusque autant qu'involontaire, ce que lesdites excuses soulignaient emphatiquement, et s'accroupit contre le mur en prenant bien soin de ne prendre appui ni sur un bras, ni sur une jambe ni, songeant au pire et qu'à Dieu ne plaise, sur la poitrine confortable d'une jolie femme. La situation était terriblement embarrassante. Les joues lui brûlaient de honte. Mais l'infortuné victime de sa maladresse ne semblait pas décidée à lui en vouloir : elle se tenait parfaitement coite, ce qui ajouta encore à l'embarras de Sébastien. Puis vint l'angoisse. Il extirpa son briquet de sa poche, renonçant à toute idée d'interrupteur. Après une seconde d'éblouissement, il distingua un visage au regard fixe tourné vers lui. En fait de jolie femme, c'était un homme d'allure proche-orientale, peut-être libanais, ou syrien, d'une quarantaine d'années. Mais il n'eut pas le temps de s'émerveiller du hasard qui avait voulu qu'il rencontrât un libanais alors que, justement, il lisait George Corm depuis quelque jours, car l'horreur le saisit sans crier gare, ce qu'à dire le vrai, elle ne fait que rarement, sauf dans les films et les romans, ou elle prend toujours grand soin de ne paraître qu'annoncée, l'horreur : la cervelle de l'homme s'écoulait de son crâne par un orifice d'une taille bien trop importante pour que le cœur de Sébastien le supportât. Ravagé par un vomissement brutal, aussi soudain que l'horreur dont c'était le produit, il vit alors la lumière et n'eut pas le temps de se recroqueviller de honte car il entendit : « Police ! Plus un geste ! ». Son estomac manifesta une seconde fois son mécontentement.
Bon, ce n'est qu'un premier jet et demi, c'est juste pour que tu voies l'idée !
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