jeudi 26 mai 2011

7. Où est Ralph ?


Les affaires de David Bardessieu étaient au plus mal. Il se trouvait que depuis le jour même de son attaque, son associé, Rachid Alpharabius Paprika, avait mystérieusement disparu, laissant leur entreprise commune quasiment à l’abandon, telle une nef sans pilote sur le traitre océan de la spéculation financière. Roger Siemen, leur Directeur des Opérations, assisté de la laborieuse Sarah Roberts, avait bien fait ce qu’il avait pu en l’absence des deux têtes, mais le secret de leur fortune fabuleuse tenait justement dans la combinaison du froid jugement analytique du DUB et de l’intuition géniale du RAP, coincidentia oppositorum miraculeuse sans laquelle il ne restait plus qu’un banal fond d’investissement en proie à une conjoncture économique très défavorable – que les autochtones avaient nommé en référence à la crise économique des années trente, « The Great Recession ». Sans cette conjonction alchimique du Soufre et du Mercure, la transmutation du vil métal du quotidien en or rutilant s’avérait impossible, ou tout du moins fortement compromise tant les éléments restants étaient alors incapables de travailler et de s’unir harmonieusement.
Comme des adolescents surexcités ayant à raconter et rapporter tant de choses à la fois au meneur impassible de leur clan, Sarah puis Roger défilèrent chez lui, les bras chargés de dossiers, de papiers à signer, de chiffres à examiner, de décisions à entériner, et, à l’instar d’un volcan dont la pression gazeuse s’était trop longtemps accumulée dans le chambre magmatique, déversèrent sur lui le trop-plein qui s’était comprimé en son absence, et celle de Ralph, en un torrent logorrhéique nerveux, faisant bien comprendre à force de moues et de gesticulations ostentatoires la surcharge indue de travail et de responsabilités qu’ils avaient stoïquement supporté – étant donné les circonstances « terribles » – jusqu’à ce point. De plus la police n’avait cessé de les harasser, farfouillant dans les bureaux, examinant chiffres et bilans, interrogeant les employés un à un, insistant en particulier sur la personne de Ralph et sa mystérieuse disparition.
Ce fut un David Bardessieu bien changé qu’ils découvrirent. En face de leurs requêtes, de leurs insistances témoignant de l’urgence de la situation, de leur fébrilité et de leurs inquiétudes, il resta, tout autour du clignotement convulsif de son sourcil, impénétrable. Au début, ils tâchèrent de le ménager, ne voulant pas le brusquer ou risquer de contrarier sa convalescence – son visage figé, comme de pierre, la lenteur de ses réponses, cherchant ses mots et s’exprimant parfois avec difficulté, son maintien général quelque peu haché, ses mouvements saccadés, ayant perdu son naturel élégant et assuré, la large cicatrice barrant son crâne rasé ; tout indiquait une perte importante de moyens et une santé encore précaire, malheureusement peut-être pour toujours – mais, quand il daignait leur répondre, il faisait preuve de la même intelligence et clarté remarquables. Seulement, il manquait quelque chose qu’ils ne parvenaient pas à identifier précisément. Il parlait posément, trébuchant parfois sur les mots ou suspendant son discours pendant un long intervalle de silence, le regard semblant tout à fait absent, au demeurant pointant avec une précision mathématique les difficultés et les solutions des problèmes qu’ils lui posaient, mais il n’y avait plus ce feu en lui, cette passion de la réflexion et de la prise de décision – qui se montrait auparavant si éloquemment dans une attitude d’intense concentration, stylo à la bouche, suspendu au-dessus d’une feuille de papier ou y grattant des figures hermétiques à une vitesse fulgurante, puis au cri de triomphe et à l’éclair dans son regard une fois tout décomposé en ses éléments constituants puis réunifié, expliqué, compris et surmonté.
Devant cette apparente indifférence de la part de leur chef, qui ressemblait, malgré les circonstances atténuantes, à une mollesse coupable, ni l’assistante ni le directeur ne purent se contenir bien longtemps. Ils finirent par ouvrir en grand les vannes, brandissant et déployant toutes sortes de documents sous ses yeux, répétant inlassablement cette même question : quand se sentira-t-il capable de retourner au bureau ? Une fois, il eut alors cette réponse – faite à l’un ou à l’autre ; peut-être aux deux – inimaginable avant son accident, et qui leur glaça le sang : peut-être valait-il mieux, dans ces circonstances, fermer boutique définitivement. La réplique ne tarda pas, fusante, avec toute la hargne du petit personnel pour le propriétaire nanti, frivole et insouciant des difficultés de leur existence – aussi, plus prudente que l’adorateur d’Hermès de la fable, terrifiée à l’idée de perdre l’oie aux œufs d’or : ne devait-il pas penser à ses employés ? Que deviendraient-ils ? Ils comptaient sur lui. N’avaient-ils pas des responsabilités quasi sacrées envers eux ?
Cela le laissa absorbé pendant un long moment dans ses réflexions. Finalement, il leur assura qu’il se sentait de mieux en mieux et qu’il serait très bientôt en mesure de reprendre pleinement ses activités – ce qui, bien sûr, était un pieux mensonge, bien que rien ne soit moins sûr qu’il en fut conscient au moment de le prononcer.

La police vint ensuite lui rendre visite, en la personne de deux inspecteurs trapus et joufflus, impeccablement rasés, empestant l’eau de Cologne et attifés de cravates criardes, Barbosa et Heart du Midtown North Precinct.
Ils prétendirent lui avoir rendu visite à l’hôpital, ce dont il ne gardait aucun souvenir, et ils demandèrent très poliment des nouvelles de sa santé. Il les fit s’assoir dans le salon et, dans un élan mimétique – se trouvant probablement comme plongé dans une série télévisuelle – il leur offrit « a cup of tea ? », contrefaisant de son mieux le plus pur accent britannique. Ils déclinèrent l’offre sans cérémonie, et, ainsi qu’il l’avait présagé, il se retrouva bien vite dans une atmosphère de meurtre et de mystère, dans le cadre de la capitale de la haute finance au lieu d’un cottage anglais.
BARBOSA : Monsieur Bardissiou …
DUB : Appelez-moi David, c’est encore préférable à ce que vous écorchiez mon nom.
BARBOSA : Euh… David, je voudrais commencer par vous assurer que nous mettons tout en œuvre afin de découvrir l’identité de votre agresseur…
DUB : Quelles pistes poursuivez-vous ?
David Bardessieu était dans une sorte de transe, devenant comme un personnage de ces séries télévisées qu’il avait tant regardé – la victime hautaine, expatrié distingué et peu impressionné par les policiers aux manières fort communes (mais, comme il se doit, derrière la couche rustique, très compétents et finauds).
HEART, d’un ton légèrement plus brusque que son collègue : Justement, nous aurions besoin d’éclaircir quelques points d’ombre avec votre aide. Quel souvenir conservez-vous de votre attaque ?
DUB : Aucun.
BARBOSA : Avez-vous pu ne serait-ce qu’entrevoir l’agresseur ? Peut-être juste son sexe ou sa couleur de peau ? Sa tenue vestimentaire ?
DUB : Je viens de vous dire que je n’en gardais aucun souvenir. Les médecins appellent cela une amnésie rétrograde. Je ne me souviens plus non plus de plusieurs semaines précédant mon attaque. Mais cela signifie-t-il que vous n’avez aucune idée de qui il peut s’agir ?
HEART, bourru : À l’heure actuelle, nous explorons encore toutes les possibilités. À votre connaissance, avez-vous des ennemis qui seraient prêts à en venir à de telles extrémités ? Avez-vous déjà reçu des menaces ? De la part d’un employé remercié, d’un client qui se serait senti lésé, ou d’un rival jaloux peut-être ?
DUB : Non. Et je crois comprendre que vous êtes bien placés pour savoir qu’aucun de mes clients n’a jamais été « lésé ». Il n’y a pas de Bernie Madoff ici. Notre comptabilité est transparente.
BARBOSA : Oui, oui, bien sûr. Tout semble indiquer que l’individu était à la recherche de quelque chose dans vos locaux. Vous auriez alors fait irruption et il aurait paniqué, ouvrant le feu sur vous. Mais, selon Monsieur Siemen et vos employés, rien ne semble avoir été dérobé. Auriez-vous une idée de ce qu’il pouvait bien chercher à se procurer ?
David Bardessieu resta silencieux un moment – peut-être tâchant de concentrer sa mémoire. Les deux inspecteurs l’observaient civilement, lui laissant tout le temps nécessaire à la réflexion.
DUB : Eh bien, oui, je suppose qu’il est possible qu’il ait cherché à s’infiltrer dans nos systèmes informatiques et à obtenir des informations sur l’un de nos clients. Vous savez, nous gérons le portefeuille de quelques personnalités importantes. Mais ces données sont extrêmement bien protégées. Vous devriez vous adressez à Roger Siemen pour ces questions.
HEART, à brûle-pourpoint : Connaissez-vous bien Monsieur Paprika ?
DUB : Ralph ? Oui, je crois. Autant qu’il est possible de le connaître. Pourquoi ?
HEART : Ne trouvez-vous pas sa disparition subite, le jour même des faits, suspecte ?
DUB : … Je ne sais pas…
BARBOSA : D’autant qu’aucune effraction n’a été constatée. Il semblerait que le malfaiteur ait bénéficié de l’aide de quelqu’un de chez vous. Une dizaine de minutes avant votre arrivée sur les lieux, vos systèmes de sécurité ont enregistré l’usage de la carte magnétique de Monsieur Paprika à la porte d’entrée.
DUB : Mais… C’est absurde. Jamais Ralph ne m’aurait tiré dessus. Quand bien même, il serait venu au bureau pour accomplir, selon vous, quelque activité louche – ce que je ne crois pas une seconde – en me voyant arriver, il n’aurait pas eu besoin de se cacher ou de m’attaquer. C’est son bureau autant que le mien, enfin !
HEART : Que savez-vous de Monsieur Paprika ?
Là, de nouveau, il s’interrompit brusquement. Il fixait les deux policiers d’un regard vide, incapable de répondre quoi que ce soit.
Après un intervalle de temps suffisamment long :
BARBOSA : Monsieur Bardissiou ?
Que savait-il au sujet de Ralph ? Il ne s’était jamais posé cette question – du moins autant qu’il s’en souvienne. Pas grand-chose en vérité. Certainement sa mémoire était défectueuse à ce sujet : le visage même de son ami et associé commençait à s’estomper dans son esprit.
BARBOSA : Monsieur Bardissiou ?
DUB : Oui ?... Euh, David, je vous en prie.
BARBOSA : Vous sentez-vous bien ? Peut-être vaudrait-il mieux reprendre cet entretien ultérieurement…
DUB : Non, non, ça va. Continuons, je vous prie.
HEART : Que savez-vous au juste sur votre associé, Monsieur Paprika ?
DUB : C’est idiot, je ne sais plus trop… C’est un homme doux, très cultivé, polyglotte et cosmopolite. D’une grande finesse d’esprit. Plutôt solitaire, autant que je sache. Et certainement, doué d’un jugement quasi surnaturel en ce qui concerne les marchés financiers.
BARBOSA : comment vous êtes-vous rencontré ?
DUB : Je… Je ne me souviens plus… Ah, si ! Au club d’échec du M.I.T. Nous y étions les plus forts joueurs.
BARBOSA : Et vous vous êtes liés d’amitié ?
DUB : Oui. Nous partagions une passion pour les abstractions mathématiques et nous avons passé de nombreuses soirées à nous entretenir à ce sujet, ainsi qu’aux diverses ramifications métaphysiques, quand nous ne nous affrontions pas aux échecs. Je me souviens maintenant, nous éprouvions le plus grand mépris pour ceux que nous appelions les « calculateurs instantanés », sans un véritable sens mathématique de ce qu’ils faisaient, et nous nous amusions à pousser le plus loin possible la concaténation, le but ultime étant de parvenir jusqu’à l’Un néoplatonicien, Ralph s’amusait-il parfois à commenter, si je ne m’abuse.
HEART : OK, très bien. Et avait-il alors des fréquentations, disons inhabituelles ? Était-il membre de clubs ou d’associations, peut-être ?
DUB : Mis à part le club d’échec… Non, je ne crois pas.
BARBOSA : Vous a-t-il parlé de son pays d’origine ?
DUB :…
HEART : Ou de sa famille ?
DUB : Oui… Non…
BARBOSA : Étiez-vous au courant de ses voyages fréquents au Moyen-Orient ? En connaissez-vous les raisons ?
DUB : Ma foi, il s’occupe de nos comptes et de nos clients là-bas…
HEART : Avez-vous des clients en Iran ou en Irak ?
DUB : … Non… Je ne crois pas…
HEART : Lui connaissez-vous une affiliation politique ?
DUB : Heu…
BARBOSA : Vous entretenait-il de ce qu’il pensait des États-Unis d’Amérique et de sa politique internationale ?
DUB : Heu...
HEART : Et de sa foi religieuse ?
DUB : Symboliste ! Mais enfin, qu’est-ce que cela veut dire ! Ralph n’est ni un extrémiste islamique ni un terroriste, si c’est là où vous voulez en venir !
HEART : Connaissez-vous sa véritable identité ?
DUB : Quoi !?
David Bardessieu eut un étourdissement, une sensation de tournoiement vertigineuse provoquant un retrait défensif intérieur, et il ne put entendre ce que le policier lui communiqua alors, ses lèvres s’entrouvrant manifestement mais le message étant, pour lui, inaudible, du vent, nul, une gesticulation labiale.
Barbosa lui posa une main sur l’épaule :
« …ssiou ! David ! M’entendez-vous ? »
Il hocha la tête, et, sans un mot d’explication, il se leva et, lentement, calculant précautionneusement ses mouvements, comme dirigeant un appareil dont certains systèmes clefs avaient cessé de fonctionner correctement, il se dirigea vers la cuisine, séparé du salon par un grand bar américain, puis se servit un verre d’eau, chacun de ses gestes étant au ralenti, engourdis, difficiles, en lutte contre une léthargie morbide.
Barbosa se leva à son tour, vint se placer devant lui et lui demanda, doucement, murmurant presque :
« David, je dois vous le demander : savez-vous où se trouve l’individu dont la véritable identité nous est inconnue à l’heure actuelle, connu dans ce pays sous le pseudonyme de Rachid Alpharabius Paprika ? »

mardi 17 mai 2011

5. Nuit spirituelle

David Bardessieu était rentré chez lui – ce qui était géographiquement juste, mais, tristement, ontologiquement inexact.
Il se souvenait parfaitement de son adresse, une charmante maison en briques rouges dans une rue calme et ombragée du West Village, non loin du Corner Bistro et de ses fameux burgers, et il avait pu sans problème l’indiquer au chauffeur du taxi.
Il voyait défiler les structures de métal, de briques, de béton et de verre plantées dans l’asphalte des rues, lourdes, obstruant le ciel, les piétons comme les atomes d’une grande masse mouvante sans âme, sans autre raison d’être que de grouiller et de se disperser partout dans la ville. Comme une grande fourmilière, les spécimens formant une société organisée, chacun ayant un rôle, un statut, une tenue idoine, et tous suivant un itinéraire qui leur était propre.
De derrière la vitre du véhicule, il éprouvait la sensation d’être coupée de ce grand flot d’existence, de n’en être plus qu’un simple spectateur. Il connaissait les noms et fonctions de nombreux bâtiments qu’il croisait sur sa route – bibliothèques municipales, sièges administratifs de sociétés multinationales, monuments historiques, musées, édifices à l’architecture audacieuse – le chemin à suivre lui était familier – emprunter la 9ème Avenue, où la circulation était meilleure que sur la 7ème, puis prendre la 14ème rue jusqu’à Washington Street, puis Abingdon, la 8ème et enfin Jane Street – sans avoir à réfléchir, il sut glisser sa carte de crédit dans la fente pratiquée à cet effet à l’arrière du siège du conducteur afin de payer sa course, puis, extirpant son corps encore rompu par les longues semaines de réhabilitation, faire les quelques pas le menant juste devant chez lui – il reconnaissait sa maison et la porte d’entrée qu’il avait mille fois franchie – mais rien de tout cela n’était plus naturel. Tout cela créait désormais un pincement d’inquiétude dans ses tripes.
Une fois à l’intérieur, il n’éprouva pas d’autres émotions : il était matériellement chez lui, rien de plus. Le ménage avait été soigneusement fait en son absence. Tout était propre et en ordre, les meubles avaient même été dépoussiérés, ainsi que le frigo et les armoires de la cuisine approvisionnés. Une gerbe de fleurs trônait sur la table du salon, accompagnée d’une lettre autographe de la main de Sarah Roberts, son assistante, et d’une carte générique de meilleurs vœux de rétablissement signée par tous ses employés. La lettre disait en substance, après les formulations de politesse d’usage, que de nombreuses affaires requéraient d’urgence son attention et qu’elle viendrait lui rendre visite à son domicile dès le lendemain. Il nota aussi – constatation qui lui causa un surcroît de tristesse – qu’il n’y avait pas de mot de la part de son compère Ralph, et qu’il n’avait d’ailleurs pas même signé la carte de vœux. Les larmes lui vinrent aux yeux en face de tant d’indélicatesse de la part de son ami – la seule personne à laquelle il lui arriva de songer durant son hospitalisation, se demandant parfois si elle viendrait finalement lui rendre visite ce jour-là.
David Bardessieu fit un tour de son intérieur, comme un fantôme hantant sa propre demeure, traînant les pieds, le regard atone, bouche ouverte et lèvre pendante. Tout était tel que sa mémoire en avait conservé le souvenir : l’ameublement dans le style urbain contemporain, ainsi que l’avait décrit le décorateur d’intérieur, fonctionnel et sans ornementations superflues, lignes épurées et tons neutres, donnant via une baie vitrée sur un petit jardin sec japonais, avec ses rochers mousseux et ses motifs de vagues dessinés sur le gravier ; au premier étage, les chambres à coucher impeccables comme celles d’un hôtel pour jeunes cadres supérieurs branchés, le vaste dressing-room contenant la panoplie de ses accoutrements, ses vestes et ses chemises suspendues aux cintres par tons et couleurs, ses pantalons, ses cravates, ses chaussures parfaitement arrangés par styles et saisons, toutes les grandes marques françaises, anglaises et italiennes étant, selon les prescriptions de l’élégance, représentées ; au deuxième étage, sa bibliothèque et son bureau, en contraste avec le reste de la résidence – « regrettable » selon le styliste d’intérieur aux principes élevés – lambrissés de bois précieux selon le plus pur style classique, ornementés de copies de tableaux de maîtres et de livres qu’ils n’avaient jamais lu, achetés en gros pour les besoins de la décoration.
Si en effectuant ce tour du propriétaire, il eut quelque idée de déceler dans l’intimité de son chez-lui des traces ou des indices de son caractère, afin de se rassurer sur sa permanence après son accident peut-être, ce fut sans résultat probant. Il n’y avait rien dans cette maison qu’il avait acheté et fait décorer par procuration qui portât une empreinte de sa personnalité. Elle était une sorte de patchwork sans cohésion ni âme d’éléments reflétant les dernières modes et les canons insipides de l’opulence. Il s’était probablement déjà fait cette observation auparavant, mais cela n’avait pas dû alors avoir une bien grande importance, au contraire même il s’en était certainement réjoui comme d’un manteau d’une marque de renom, porté pour le prestige conféré par le prix exorbitant de son étiquette bien plus que pour se tenir chaud ou faire preuve d’originalité. Mais maintenant, quand bien même y fut-il jamais véritablement, il n’était plus ici chez lui. Il était dans un lieu étranger et froid.
David Bardessieu raisonnait autant qu’il le pouvait pour se rassurer : tu as été la victime d’un horrible accident, tu es encore sous le choc, exténué, fragile, mais bientôt cela ira mieux, sois fort, fais un pas l’un après l’autre, respire profondément et continue… Continue quoi au juste ? À vivre, à se battre... Les mêmes poncifs décoratifs appliqués au cœur brûlant de son être. Les médecins lui avaient bien expliqué qu’anxiété et dépression étaient des séquelles courantes du type de traumatisme grave qu’il avait enduré, mais c’était bien difficile à appréhender qu’un état psychique, une constriction de l’âme telle que la sienne, puisse être causé par un dysfonctionnement mécanique si prosaïque.
Traînant sa carcasse, il se cuisina un léger dîner, plutôt pour se sustenter que parce qu’il ressentait de la faim, avala ses pilules, puis il s’endormit sur le canapé en regardant la télévision.

Il se réveilla en sursaut. Avait-il fait un cauchemar ? Il n’en gardait aucun souvenir. Une virulente douleur perçait sa tête de part en part – avait-il revu en pensée la rencontre fatale ? Son souffle était oppressé, il était recouvert d’une suée froide.
Il éteignit le téléviseur qui continuait à glapir et à émettre des flashs de lumière spectrale, et tout fut immobile et silencieux. Il en resta pétrifié : seule la douleur physique, intense et vibrante dans sa tête, témoignait encore de la réalité de l’existence de l’univers, de son existence à lui. Le salon, sous la luminosité faible et circoncise d’une seule lampe posée sur le guéridon à la droite du canapé, paraissait une sorte de mirage, un décor rongé de zones d’ombre, une façade sans profondeur ni rien derrière. Il n’entendait pas le moindre son : ni le souffle du vent dehors, ni le passage d’une automobile dans la rue, ni le tic-tac du mécanisme d’une horloge. Seul le déchirement dans sa tête existait.
Pendant un long moment, il resta sans bouger. Peut-être craignait-il qu’au premier de ses gestes ou son produit par sa faute tout éclatât et s’effondrât en un big crush et cessât d’exister. Il restait droit, figé sur place, en proie à un égarement total et un mal de tête absolu. Peut-être était-ce juste sa cervelle qui allait éclater – BOUM !, comme dans un film de série B, en une explosion volcanique qui ne lui laisserait plus qu’un moignon de cou sur un corps empoté et grotesque.
Profitant d’un sursaut de rébellion, il finit par se lever, et rien ne disparut ni le décor ni la douleur. Il ingurgita à l’aide d’un grand verre d’eau un cocktail de pilules anti- – analgésiques, antidépresseurs, anti-inflammatoires, etc. Puis il ne sut quoi faire. Debout dans sa cuisine, seul au milieu de la nuit, il ne parvenait pas à imaginer les faits et gestes de son futur immédiat – il n’y avait que du blanc, ou du noir, selon les interprétations. Il avait beau se concentrer autant qu’il le pouvait, il ne parvenait pas à dessiner une ligne de conduite qui, partant de l’instant présent, se chargerait de prospecter et de forer les ténèbres du moment à venir. Cette constatation brutale lui fit froid dans le dos : sa capacité imaginative avait-elle été atrophiée au point qu’il n’était plus en mesure d’accomplir l’une des activités les plus basiques de l’intelligence humaine, celle d’anticiper et de prévoir, de se créer en esprit comme un film pour nous guider, déroulant même les plus élémentaires des actions à accomplir et leurs possibles conséquences. C’était être plongé dans une nuit noire sans la moindre lumière pour nous guider, dans l’incapacité de voir venir les obstacles, et, pire encore, sans espoir de trouver un chemin…
Dans sa déréliction, son regard tomba sur les fleurs disposées sur la table du salon. Elles étaient comme une tâche de couleurs dans l’obscurité, émanant quelque chose d’immatériel au centre de la pièce froide et inanimée. Il crut même, de la distance où il se tenait, percevoir et humer leur parfum délicat. Pourpres, dorées, blanches comme des tachetures de neige immaculée, par la grâce d’un effluve mystique, elles évoquèrent des images dans son esprit et le ramenèrent à la vie. On avait pensé à lui, on s’inquiétait pour lui, il était un élément essentiel dans une chaîne de relations et une communauté d’intérêts. Il sut alors ce qu’il avait à faire.
Sur son bureau, Sarah avait organisé le courrier qui s’était accumulé durant sa longue absence en piles thématiques : factures ; invitations mondaines et demandes de contributions philanthropiques ; journaux et magazines ; prospectus et catalogues ; et, en un tas minuscule comparé aux autres, personnel et divers – « personnel » ne méritant pas même sa propre catégorie. Il fourragea immédiatement parmi ces derniers papiers, s’imaginant peut-être y découvrir quelque chose qui fut comme une prolongation de l’illumination produite par la vision du bouquet de fleurs. Mais sa déception fut grande : il n’y trouva que des cartes postales envoyées par quelques connaissances du lieu de leur villégiature saisonnière avant que la nouvelle de son accident ne soit parvenue jusqu’à eux, puis des cartes de vœux de prompt rétablissement de la part des mêmes personnes une fois son attaque connue, ainsi qu’un petit nombre de faire-part et de documents et formulaires administratifs.
Il se rabattit alors sur sa messagerie électronique personnelle – les affaires pouvaient attendre le lendemain et son entretien avec son assistante. Parmi les innombrables pourriels et demandes « d’amitié » via toutes sortes de réseaux sociaux, sa chasse fut médiocre. Anna et Bérénice n’avaient pas insisté bien longtemps avant de cesser tout contact avec lui en réponse à sa disparition soudaine. À leur décharge, les ayant tenu à l’écart de ses relations mondaines et professionnelles, il ne leur avait pas laissé beaucoup de recours pour chercher à découvrir ce qui lui était arrivé. Leurs emails, au début interrogatifs et inquiets, avaient très vite tourné en missives de dépit et d’insulte, puis plus rien – elles lui avaient bien laissé deux ou trois messages sur le répondeur de son IPhone, mais comme il avait coutume de ne jamais répondre à son téléphone portable, elles avaient là aussi bien vite abandonné. De même, d’autres connaissances lui demandaient de ses nouvelles et les raisons de son silence radio, mais rapidement cessaient tout simplement de lui écrire. Il semblait que personne, au-delà du cercle de ses relations professionnelles, n’ait fait l’effort supplémentaire de rechercher la raison de son évanouissement soudain de toute vie sociale depuis plusieurs mois.
Il trouva malgré tout un email dont l’en-tête, telle une balise d’espérance au milieu de toute cette indifférence aussi grise que l’écran de son ordinateur, indiquait qu’il datait du jour même de son agression – il le savait parce qu’on le lui avait ensuite communiqué plutôt que parce qu’il s’en souvenait – et qu’il était en provenance de nulle autre que Ralph. D’une main tremblotante, il dirigea la souris et cliqua, faisant apparaitre ce message succinct :
« David, je dois m’absenter d’urgence pour des raisons d’ordre personnelle. Je te prie de m’excuser de ne pas t’avoir averti plus tôt et de te laisser ainsi seul au gouvernail du DUB & RAP. Je te fais signe très prochainement. Adieu, mon ami ».

Les pilules avaient dû avoir fait leur effet. Il avait, pendant une durée indéterminable, oscillé entre un sommeil lourd et non naturel et une veille prostrée, les yeux ouverts mais sans pensées ni sentiments. Par moments, des images du passé surgissaient sans raison – ou peut-être étaient-ce des rêves ? – telles des revenants en provenance d’un temps et d’individus qui n’étaient plus – ou qui n’avaient peut-être jamais été ? Des images de ses parents, de la ville de sa naissance, de son école et de ses anciens camarades, sans liens entre elles, des visions fugitives, parfois figées comme des photographies, en noir et blanc, surannées et salies comme d’antiques daguerréotypes, ou bien vivaces et colorées comme une réalité hallucinée.
Son père, aux derniers jours, d’une extrême maigreur, presque un squelette, dévoré par le cancer, reposant sur son lit de mort. Julie l’invitant timidement à venir passer le week-end dans la maison de ses parents en Normandie. Son père n’osant plus lui parler d’égal à égal depuis son admission à Polytechnique, un accomplissement l’emplissant de fierté et de chagrin à la fois, semble-t-il, une victoire et une trahison. Mme Hamon, sa professeur de mathématiques, qui fait son éloge devant toute la classe, et l’immense fierté qu’il éprouve alors. Sa mère qui surveille le progrès de ses devoirs tout en préparant le diner, apparaissant régulièrement à la porte de la cuisine et jetant un regard sévère pour s’assurer qu’il est toujours bien à la tâche et non pas en train de jouer ou de regarder la télévision. Le jour de sa première communion, la honte qu’il ressent d’être paradé dans le quartier en robe blanche, et la décision irréversible qu’il prend de renier la Foi de sa mère. Le jour de la rentrée des classes, le gros Bertrand qui lui fait un croche-pied, et, alors qu’il est à terre, ne voyant plus que le visage de son agresseur, rigolard et insolent, l’irrépressible désir de meurtre qui l’envahit...
Quand il reprit quelque peu conscience, il réalisa qu’il était toujours assis à son bureau et… qu’il pleurait.
Un cri monta en lui : pourquoi personne n’était-il venu lui rendre visite ! N’y aura-t-il personne pour le secourir dans sa détresse ?
Plus rien n’avait aucun sens pour David Bardessieu. Il était absolument seul, et tel un tourbillon ce sentiment aspirait en lui tout le reste. Et pour la première fois peut-être lui vint l’idée de mourir. Quel autre choix s’offrait à lui ? Le passé ne signifiait plus rien – des images fantomatiques, mirage d’une autre vie – et le futur, dans sa condition, ne semblait rien d’autre qu’une nuit noire pleine de terreurs. S’il disparaissait, qui, d’ailleurs, en serait chagriné ? Il n’abandonnerait personne puisqu’il n’y avait personne dans sa vie. Cela semblait simple – enfin il était capable de former en images les étapes à suivre pour parvenir à son but : il lui suffisait de faire glisser sa ceinture hors de son pantalon, puis de grimper sur une chaise, de faire passer la ceinture autour de son cou et de l’attacher au crochet du plafond, qui avait semblé inutile jusqu’à présent, puis… Il ne souffrirait probablement pas. Ce serait propre et rapide. Plutôt la pendaison que de continuer à vivre ainsi, seul au monde, un courant glacial fluant en permanence dans les veines, n’étant plus que le débris de l’homme qu’il avait été.
Mais il ne bougeait pas. Il ne parvenait pas à faire les derniers pas. Il n’avait plus d’énergie, de forces, plus rien. Peut-être allait-il finalement s’exécuter et accomplir son funeste dessein quand, du coin de l’œil, il aperçut une forme étrange. C’était une forme humaine. Il tourna la tête, mais elle avait disparu. Pourtant, il sentait qu’elle se cachait toujours quelque part dans les coins d’ombre de son bureau. Oui, elle était bien là, toujours évitant son regard mais dont il pouvait deviner la présence, se cachant dans les angles obscurs de son champ de vision.
Enfin, elle parla, et ce qu’elle dit pénétra profondément en lui : « Serait-il possible que tu sois déjà mort ? »

lundi 16 mai 2011

4. Sébastien Pétrakis, déboussolé, seul au monde.

Après un interrogatoire serré, la police relâcha Sébastien Pétrakis, avec une injonction de rester dans un périmètre de trente kilomètres autour de chez lui malgré tout. Il était à peu près impossible de lui mettre cet horrible meurtre sur le dos et même un commissaire particulièrement malhonnête en mal de résultat n'aurait probablement pas osé : il venait de rentrer dans le squat, ce dont le lieutenant chargé de l'enquête avait pu témoigner, aucune arme n'avait été retrouvée, pas plus sur lui qu'autre part dans l'immeuble, il était inconnu des services de police et visiblement terrorisé. Enfin, il n'avait rien à se reprocher, même pas une boulette de hasch en poche. Les policiers présents le sermonnèrent tout de même en raison de sa présence dans ce lieu de perdition, ce qui était bien le moins. Sébastien ne leur en voulut même pas, il acquiesçait à tout ce qu'ils disaient. Il n'avait jamais réussi à partager la haine du flic qu'il était de bon ton, dans sa génération, d'arborer et d'exprimer le plus souvent possible, au moyen de phrases toutes faites ou de citations tirées d'une chanson de NTM, ou de toute autre méthode du même acabit, peu importait : ce n'était là que code, shiboleth, signe de reconnaissance, réflexe grégaire, brame d'une jeunesse paradoxale signifiant à peu près « je suis rebelle, comme tout le monde ». Sébastien se pliait docilement à l'exercice. Il ne tenait pas à être mis à l'écart pour cette futilité et ne ressentait aucun besoin d'aller contre. Il n'y avait aucun tort à redresser, aucune cause à défendre. A peine avait-il d'ailleurs conceptualisé la chose. Il chantait Ministère AMER à tue-tête et sans y penser dès que nécessaire, dès que les convenances sociales l'exigeaient ; mais de haine au cœur, point.


La nausée, en revanche, ne l'avait pas quitté. Il se trouvait quai des orfèvres, sur l'île de la Cité. Il était complètement perdu, en état de choc, comme étourdi, ne sachant que faire ni où aller. Il lui fallait de l'aide. Son passe navigo était toujours au squat et il était hors de question d'y retourner. Cette seule pensée lui provoquait une sueur froide. Il croyait voir encore les yeux morts du Libanais. L'endroit devait d'ailleurs être barré par la police. Il dégaina d'une main moite son téléphone et déroula l'intégralité du répertoire qu'il avait touffu, car Sébastien Pétrakis plaçait l'amitié très haut. Au monde n'existaient que ses amis, en grand nombre, avec qui il passait le plus clair de son temps, lorsqu'il n'étudiait pas, et encore (les études étant, contrairement à ce qu'on pourrait croire, un excellent moyen de se trouver en compagnie). Il avait bien du mal à consacrer à la solitude les heures nécessaires. Seul chez lui, il ne tenait plus en place, à moins d'être copieusement défoncé, auquel cas il se lançait dans des activités aussi constructives que le jeu vidéo ou l'écriture de son blog ce qui, selon les cas, le plongeait dans la déprime ou l'exaltation,. Dans les circonstances présentes, cela ne le tentait pas beaucoup. Il trouvait la perspective d'un confort social bien plus rassurante. Son univers entier avait basculé durant ces quelques heures, non pas tant à cause de son séjour au poste, qui ne l'avait guère traumatisé et s'était déroulé comme dans un songe, qu'en raison de cette vision infernale qui, elle, s'était durablement imprimée entre les méandres gris de son cerveau plissé : Sébastien Pétrakis avait contemplé la mort. Elle avait pris la forme d'un libanais d'une quarantaine d'années, aux yeux fixes et à la cervelle apparente. Il ne voulait plus y penser, il voulait voir une autre tête, raconter le tout, s'en débarrasser, passer à autre chose. Il continuait de faire défiler son répertoire, sans que son regard ne parvînt à se fixer sur un nom.


Il n'y avait pas vraiment songé jusqu'à présent, à la mort, privilège de la jeunesse probablement. Elle faisait là une entrée très remarquée. Il parut toutefois la reconnaître, et s'en souvint soudain : cette angoisse l'avait déjà visité, dans la petite enfance. En vacances à la mer, au milieu de sa famille réunie, durant sa sixième année peut-être (où était-ce la huitième, après la mort de son grand-père ?), il avait brusquement réalisé qu'il mourrait un jour. Il s'était consolé dans les bras de sa mère. « Depuis, rien », se disait-il. « Elle n'avait plus réapparu ». Il avait bien tort. Comme nous l'avons constaté, c'était un homme sujet à l'angoisse dans beaucoup de situations. Mais il se disait que non. Il faisait profession d'être cool. En réalité, la peur de la mort ne l'avait plus quitté depuis, seulement, tel le chasseur patient et déterminé, elle s'était fondue dans le paysage, elle avait observé sa proie de loin, guettant ses habitudes, ses chemins de pensée ; elle savait tout de lui maintenant, comment l'atteindre, comment le blesser, sans que jamais il ne l'aperçût. Elle avait contourné tout ses mécanismes défensifs et lui ne l'avait pas même nommée. Mieux, il était persuadé qu'elle lui était toute étrangère, qu'il ne la connaissait pas, ne savait pas ce que c'était, qu'il n'était pas quelqu'un d'angoissé, bien au contraire. Telle était la stratégie qu'elle avait adoptée. A grand succès : Sébastien Pétrakis était rongé d'angoisses souterraines, de forces ensevelies qui, au premier ébranlement, à la première fissure, déclencheraient leur feu et leur colère grondante. L'inconscient était bâti sur les pentes du Vésuve. Le voici pétrifié.


Il ne bougeait plus un muscle. Ses yeux refusaient de lire, ses doigts d'actionner le téléphone. Il n'était finalement pas sûr de pouvoir raconter cela à l'un de ses nombreux amis pris au hasard, faute de savoir comment il allait réagir, s'il n'allait pas craquer et s'effondrer en larmes dans les bras de celui choisi pour l'exercice; il ne pouvait ainsi se résigner à appeler qui que ce fût. Avalant une profonde goulée d'air, il chercha l'inspiration pour sortir du dilemme. Être seul dans la tempête, ou trouver quelqu'un devant qui il n'aurait pas honte de pleurer. Rachid. Rachid Alpharabius. Cet étrange personnage rentré dans sa vie il y a cinq ans de cela. Un être mystérieux, exotique, très différent des autres, en qui Sébastien avait une grande confiance. Il avait pris l'habitude de lui raconter sa vie, ou plutôt de la lui écrire : n'étant pas réellement un homme de dialogue et d'échanges dès qu'il s'agissait de sentiments, il lui avait un jour, au sommet de l'ivresse, communiqué l'adresse et les codes d'accès de son blog, fermé au public et dont Rachid était devenu pour ainsi dire le seul lecteur (peut-être un lointain cousin traînait-il lui aussi quelquefois entre ses pages, mais ce n'était pas bien sûr, et il était très lointain). Or, Sébastien y racontait par le menu tout le détail de sa vie, jour après jour, il ne rechignait pas à y étaler le fond de sa pensée. Que Rachid le lût ne lui posait pas de problème et même, cela avait renforcé au cours des années sa confiance envers lui, si bien qu'il était actuellement ce qu'il avait de plus proche d'un confident, une personne avec laquelle, pensait-il, il pourrait pleurer.


Il pianota, les doigts libérés d'un grand poids, trouva le numéro et lança l'appel. Rien. Toujours rien. Il ne l'avait toujours pas rappelé après le lapin, qui semblait vieux d'un siècle à Sébastien. Mais que faisait-il donc ? Où était-il passé ? Peut-être avait-il un peu honte de ne pas s'être présenté, et attendait-il un moment avant de le rappeler, le temps de composer une excuse valable ou de trouver la force de lui avouer sans fard qu'il avait eu la flemme, que telle ou telle autre occasion s'était présentée et qu'il n'avait pu honorer leur rendez-vous, qu'il en était navré et qu'il tenait à lui présenter les plus sincères excuses. Il faisait parfois cela. Sébastien ne lui en voulait jamais, ou alors pas longtemps, un peu sur le coup peut-être, mais c'était rapidement oublié, Rachid devait bien le savoir, mais il s'entêtait. Il lui laissa un message laconique, demandant de le rappeler. Mais il finit par se dire que le meilleur moyen de le joindre, de s'ouvrir à quelqu'un de sa traumatisante rencontre avec la mort, était de raconter tout cela dans son blog, que Rachid lirait à coup sûr. Il pouvait le faire à l'instant, depuis son smartphone.

C'est ainsi qu'il découvrit l'existence de David Bardessieu.

vendredi 6 mai 2011

Idées et principes directeurs 2

Ça roule !
Héliçons donc doublement cette littéralité ! Jouons de l’Héliçons, comme dirait Lapointe. L’idée des blogs me plaît beaucoup, d’autant plus qu’elle reflète délicieusement le modus operandi de la création de notre histoire. Il va falloir que je l’insère habilement de mon côté ... Mais ainsi que tu vas le constater après lecture de mon nouveau chapitre (voir ci-dessous), Bardessieu est désormais la proie de sérieux troubles identitaires, et une recherche de « récits » revêt une très haute importance.

Il va falloir aussi, à un point ou un autre, que nous songions à la convergence de nos histoires. Nous avons certes autant de temps que nous le désirons, mais nous pourrions peut-être commencer à dessiner le personnage de RAP et ses nombreux mystères… En ce qui concerne mon personnage, il va se lancer à sa recherche d’abord parce qu’il a mystérieusement disparu le jour même de son agression, laissant leurs affaires en désarroi, le jour même de son agression – et que selon la police, les deux évènement sont certainement liés – mais aussi parce qu’il va voir en lui une clef essentiel de son identité – c’est son seul ami au monde ! Mais je n’en sais pas plus… Où cette recherche va-t-il le conduire ?? Serait-il lié à une organisation secrète (historiquement mystique et à visée « magique », datant de plus de 1000 ans – je ne peux pas m’en passer - mais aujourd’hui ayant des visées plutôt politiques) impliquée (et pourquoi pas instigateur secret !!) des soulèvements au Proche-Orient… La rencontre de l’argent (le Banquier/collègue de Bardessieu) et des idéaux (l’ami de l’altermondialiste Pétrakis) pourrait alors peut-être se faire harmonieusement… Qu’en penses-tu ?

En attendant, nous avons donc notre titre (provisoire, cela va de soi) : La mystérieuse disparition double de Rachid Alpharabius Paprika.

Ci-dessous, une ébauche de mon deuxième chapitre… La route est encore longue !
3. David Bardessieu n’est plus un petit con imbu de lui-même

À l’origine biologique du moi se trouve une exigence fondamentale, commune à toutes créatures vivantes, un cri primordial d’autoconservation s’élançant dans le chaos ambiant, le braillement de la survie à tout prix de l’organisme.
Afin de satisfaire cette exigence fondamentale en face d’un monde potentiellement hostile, au mieux indifférent à cette vie pourtant jaillit de son sein, les créatures s’efforcent de contrôler et de protéger ces portions de la réalité qui constituent leur environnement immédiat, et de distinguer ces portions du reste du monde. Certains animaux développent une coquille ou une carapace, d’autres construisent des barrages ou filent des toiles, parmi d’innombrables exemples. Un moi biologique minimal n’est rien de plus qu’une organisation qui tend à distinguer, à contrôler et préserver des morceaux du monde, une organisation qui, ce faisant, crée et maintient des frontières et permet un territoire d’existence.
Les êtres humains, ces mammifères au monstrueux cortex cérébral, ont développé une tactique bien particulière en vue de favoriser leur conservation et prendre le contrôle, autant que possible, de leur environnement : au lieu de tisser des toiles ou de construire des barrages, ils se racontent des histoires. Ainsi que les araignées sécrètent des fils de soie grâce à leurs glandes séricigènes et tissent leurs toiles, les humains, sécrètent des mots de leur cervelle et tissent des tapisseries de significations qu’ils déploient dans les encoignures du monde. Et ainsi que les araignées n’ont nul besoin de réfléchir, consciemment et délibérément, sur la manière dont elles tissent leurs toiles, les êtres humains ne sont pas véritablement conscients du mécanisme qui leur dicte quelles histoires raconter et comment les raconter. En effet, si les histoires qu’ils se racontent sont combinées et tissées avec une extrême sophistication, en vérité ce sont bien plus elles qui trament ce qu’ils sont plutôt que le contraire. La conscience qu’ils ont d’eux-mêmes est le produit de ces histoires et non pas leur source, ainsi que communément admis.
Cette brève introduction quelque peu didactique pour poser toute l’étendue du problème : David Bardessieu, ce petit con prétentieux, n’avait plus d’histoire, plus de récit identitaire, plus de fil narratif tramant un tout cohérent des épisodes disparates de son existence. Le maudit projectile, en pénétrant le siège de sa vie psychique et intellectuelle, perçant son chemin au travers les circonvolutions de son cerveau, avait frappé en plein cœur de son être, déchirant sur son passage les nœuds que toute une vie s'était ingéniée à tisser.
On pouvait désormais dire avec une certaine justesse, et, bien que présenté en ces termes cela ressemblât plutôt à un constat positif, il fallait néanmoins en mesurer l’immense dose tragique : David Bardessieu n’était plus un petit con imbu de lui-même. Car pour lui, cela signifiait que les frontières précautionneusement dessinées pour circonscrire une zone chaleureuse de confort et de sécurité à l’instar d’une bulle de savon avaient désormais explosé, n’existaient tout simplement plus. La base de son moi avait été soufflée. Telle une araignée désormais incapable de sécréter son fil de soie, il n’était plus autre chose qu’une aberration accidentelle, une monstruosité démunie en face du monde, condamnée à ramper dans les recoins sombres.

À son réveil, David Bardessieu eut très peur. Il connut une angoisse et une horreur indescriptibles : que faisait-il là ? Pourquoi avait-il si mal ?
Pas la moindre réponse au cri furieux de son réveil. Rien ni personne pour le réconforter. Il était seul, regardant tour à tour les tubes s’enfonçant dans ses chairs et les murs blancs de la chambre si proches de lui, prêts à l’écraser, sans compréhension, en proie à une horrible douleur qui vrillait dans sa tête.
Il voulut se mettre à crier. Mais le tube du respirateur artificiel l’en empêcha.
Il essaya de bouger, mais il était sans force. À peine put-il lever et contempler ses mains comme deux appendices ne lui appartenant pas.
Puis il perdit connaissance.
Il connut plusieurs épisodes de la sorte : il se réveillait d’un sommeil comateux, contemplait sans comprendre, éprouvait une douleur et une angoisse totales, essayait de réagir, de bouger, de parler, de crier, puis il perdait connaissance de nouveau. Il y avait bien souvent des individus à son chevet quand il ouvrait les yeux, qui s’activaient autour de lui, manipulaient les tubes et les tuyaux, le touchaient et le palpaient, faisaient tournoyer des lumières dans ses yeux, essayaient de communiquer avec lui. Mais il y avait comme une barrière entre eux et lui.
Une fois, il était au Championnat du Val-de-Marne des Jeux de Réflexion et de Logique, à la salle polyvalente Henri Barbusse de Créteil, et il était empli d’une glorieuse exaltation. Il venait de gagner. La sensation était précise, cristalline, peut-être un peu trop pour n’être plus qu’un simple souvenir ou autre chose qu’un rêve. Voulant faire connaître son triomphe, il téléphonait à son père mais personne ne répondit à l’autre bout du fil. On lui remit un chèque de 2000 francs, et il songea à tout ce qu’il pourrait s’acheter avec cet argent : ces figurines en plomb – un dragon et sa cavalière vêtue d’une courte tunique en cuir, des démons vociférant, ailés ou chevauchant des hippogriffes, des mages levant leur bâton et psalmodiant de terribles incantations, des chevaliers brandissant fièrement leur lance, leur destrier au galop, recouverts d’une armure étincelante – qui le faisaient rêver quand il s’arrêtait devant les vitrines de la boutique Jeux Descartes dans la rue des Écoles ; ainsi que les peintures, les pinceaux et tous les ustensiles afin de les colorer. La pensée qu’il allait bientôt être en leur possession lui causait une délicieuse démangeaison dans le bas du ventre.
Parfois, il n’y avait rien d’autre que le refrain d’une musique disco qui revenait en boucle, sans interruption, comme un disque rayé : Boogie Man, he’s a lady’s man, he’s a one night stand, catch him if you can...

David Bardessieu avait la vie dure. Au moment de son admission aux urgences, il était encore conscient et même en mesure de donner de manière assez cohérente de simples réponses monosyllabiques. C’était pourtant un miracle qu’il fût encore en vie : son agresseur, en s’enfuyant par les escaliers de secours, avait déclenché une alarme à laquelle un agent de sécurité avait répondu sans délai ; il l’avait alors trouvé, gisant sur le sol, et il lui avait immédiatement donné les premiers soins, ce faisant lui sauvant probablement la vie. En ce samedi matin, la circulation était fluide et il put être conduit en quelques minutes seulement aux services des urgences du New York Presbyterian University Hospital of Columbia and Cornell, établissement réputé pour la qualité de ses chirurgiens. Là, on put lui extraire des fragments de crâne ainsi qu’une petite quantité de tissu nécrotique, puis on lui ôta à l’aide de la scie une partie conséquente de la boîte crânienne afin de prévenir les dégâts dus à la pression exercée par la turgescence du cerveau traumatisé. Il fut constaté – cause d’espoir non négligeable – que la balle n’avait traversé que le seul hémisphère gauche sans toucher au corps calleux à la commissure transversale du cerveau, pénétrant au niveau du front selon une trajectoire ascendante lobes frontal et pariétal. Puis, il fut placé dans un coma artificiel afin que son organisme se repose.
Rien n’était moins sûr qu’il ne s’en réveillât jamais. Pourtant, un beau jour, en réponse à l’un des pincements dûment administrés à intervalles réguliers par ses médecins, David Bardessieu ouvrit les yeux. Mais s’il avait survécu, on ne lui donnait pas de grandes chances de recouvrir un état de conscience au-delà de la simple réponse à des stimuli de base comme la douleur, et encore moins des fonctions cognitives minimales. Selon l’échelle de Glasgow, qui mesure l’état de conscience à l’aide de trois facteurs – ouverture des yeux, réponse verbale et réponse motrice – son cas fut évalué à 4, ce qui n’est qu’un point de mieux que la note minimale de 3 indiquant un coma profond ou la mort.
Le fameux Professeur Ali Patakès, se remémorant ses expériences au Liban, avait pontifié à son chevet devant une grappe d’internes tout ouïe : « …le patient suivant est un cas typique de traumatisme crânio-cérébral causé par la pénétration d’un projectile d’arme à feu - c’est un cas qui se retrouve fréquemment dans les zones de conflit. Dans le cadre d’une prise en charge de blessés de guerre, en fonction de moyens limités, si un triage s’avère nécessaire, un cas tel que celui-ci malheureusement sera classé en tant qu’ « urgence dépassée » - Morituri… »
Mais cela était mal connaître David Ulysse Bardessieu, que ses amis, au temps de ses études à l’université, envieux et admiratifs, avaient surnommé du glorieux sobriquet de Boogie Man. Bientôt, il fut capable de répondre à de simples instructions, à cligner des yeux, par exemple, pour exprimer son approbation ou son refus. Les pronostics devinrent de plus en plus optimistes. Au grand ébahissement des médecins, ses notes escaladèrent vaillamment l’échelle de Glasgow. Rapidement, il se montra capable de remuer les jambes, et un programme de kinésithérapie put être institué. Après quelques semaines, il fut décidé de pratiquer une trachéotomie sur le patient miraculeux afin de remplacer le respirateur et d’évaluer au mieux ses capacités de langage. À peine l’opération fut-elle effectuée qu’il parlât : « … Musique, besoin…» furent ses premiers mots. On installa donc une chaîne hi-fi dans sa chambre. Et sur la suggestion d’un interne, on la connecta à son iPhone et permit ainsi de jouer ses morceaux de musique favorite. Après trois mois, il semblait en voie d’un rétablissement exceptionnel.
Bien sûr, des zones de son cerveau avaient été endommagées irrémédiablement. Une longue réhabilitation serait nécessaire et il garderait des séquelles à vie. De nombreuses complications étaient inévitables, ses fonctions neurologiques étaient irréparablement détériorées, des déficits cognitifs importants étaient à prévoir : des pertes de mémoire, des difficultés et des lenteurs d’expression et de jugement, détérioration intellectuelle, distractivité, changements de comportement et de personnalité, problèmes émotionnels, instabilité d’humeur, anxiété, hypomanie, apathie, irritabilité et colère, dépression, etc. Sans compter les complications physiques : maux de tête, fatigues, étourdissements, troubles psychomoteurs graves, ataxie, myoclonie, tremblements et pertes de contrôle du mouvement, convulsions post-traumatiques, perte de poids et de sommeil, diabète, perte de libido et impuissance même en raison d’un possible hypopituitarisme, etc. Et bien d’autres choses impossibles à prévoir tant le cerveau reste une terra incognita. Rien de moins. Pourtant c’était un résultat exceptionnel. Inespéré. Malgré tout, il semblait s’acheminer vers une possible réinsertion sociale. Et puis le cerveau humain est un organe extraordinairement résiliant, capable de trouver des voies et des canaux nouveaux et de reconstruire autrement ce qui avait été détruit.
La guérison de David Bardessieu fut spectaculaire. Mis à part un léger clignement convulsif de l’œil, il recouvra l’intégralité de ses aptitudes psychomotrices. Enfin, et c’était là le plus important, mis à part une légère amnésie rétrograde, circoncise aux événements proches dans le temps du moment de son agression, il sembla retrouver l’essentiel de ses fonctions cognitives. Son humeur était égale, malgré un niveau d’anxiété relativement élevée, et, aux batteries de tests auxquels on le soumettait, mesurant ses capacités verbales, logiques, de raisonnement, de mémoire, etc., il fournissait sans effort les réponses adéquates. Fait incroyable, quand bien même ce fut l’hémisphère gauche de son cerveau qui avait été touché – centre des fonctions analytiques, mathématiques et séquentielles ainsi que le siège préférentiel du langage – ses compétences en ces matières paraissaient être restées intactes. Le projectile avait évité de justesse l’aire de Broca, nichée au pied de la 3ème circonvolution frontale de l’hémisphère gauche, zone de production des mots.
Autre fait incroyable : ce rétablissement miraculeux eut lieu malgré l’absence totale de soutien affectif qu’il reçut lors de la longue et douloureuse épreuve de sa réhabilitation. En effet, personne ne vint lui rendre visite, ni famille, ni amis.
Dans ces circonstances, comment médecins, infirmiers et aides-soignants auraient-ils pu réaliser que David Bardessieu n’était plus un petit con imbu de lui-même ? D’ailleurs comment auraient-ils pu mesurer, évaluer, quantifier le fait que, bien que sa glande sécrétrice de mots fût intacte, et bien que sa compétence à les ordonner avec ordre et logique semblât convenable, il était désormais dans l’impossibilité de faire de ces mêmes mots autre chose que des mots, des concepts, des signifiants et des signifiés, de simples outils de communication, ainsi que l’on verrait des formes et des fréquences d’ondes lumineuses au lieu du monde ? Le psychothérapeute en charge de son cas avait bien émis des réserves quant à son congé, jugeant son état psychique fragile, proche de la dépression clinique, présentant des troubles psychosomatiques importants, surtout alexithymiques, de difficultés à décrire ses sentiments et émotions, sans être néanmoins capable d’offrir un diagnostic clair et précis comme les aiment les formulaires administratifs. Devant l’insistance de l’intéressé lui-même, en termes éloquents et parfaitement agencés, il avait fini par céder.
Ainsi, après bien des félicitations, de nombreuses recommandations, instructions, ordonnances et prescriptions, David Bardessieu fut relâché dans le monde.

dimanche 1 mai 2011

La suite en deux mots

Voilà mon idée : nos deux hommes sont à la recherche du même type, et bien sûr, en même temps. Je propose donc un amendement à ton titre : La mystérieuse disparition double de Rachid Alpharabius Paprika

Dans la suite, mon parisien est relâché mais sous haute surveillance. Il se demande un peu ce qui lui arrive et, pour se fixer les idées, décide de coucher tout cela sur le papier (il tient un blog). Seulement voilà : alors qu'il lance son ordi, il note qu'un nouveau post a été publié -- mais pas par lui -- sur son blog pourtant archi secret, dont il est seul à connaître l'existence. Et ce post est le premier chapitre de l'histoire d'un certain David Bardessieu, à la recherche du même Rachid -- ton chapitre. Bien sûr, il découvrira ainsi tous les chapitres Bardessieu, mais au jour le jour, comme dans un blog. Le voilà donc avec un double mystère sur les bras (héhé) : que s'est-il passé ce jour là dans le squat de la rue de Rivoli, et qui écrit l'histoire d'un autre dans son propre blog.

Bien sûr, si David Bardessieu lui-même devait tomber sur l'histoire de Sébastien Pétrakis au cours de ses prégrinations, une magnifique et subtile double hélice de littérarité serait créée, sans qu'on sache bien qu'elle est "la bonne", ce qui ne serait pas pour me déplaîre (et rappelaerait un peu Joseph la Flamme). Et puis ça justifie les deux styles ! What do you think?
2. Sébastien Pétrakis, alter-mondialiste dans le pétrin

Un lapin. Il reconnaissait bien là l'animal. Rachid lui avait posé un lapin. Durant deux heures d'attente, il était successivement passé par quatre des fameuses phases du deuil, déni, colère, marchandage, tristesse, agrémenté à sa sauce d'une crise d'angoisse quelque part avant le marchandage. Il avait cessé de lire depuis trente minutes un morceau très érudit d'histoire du Proche-Orient qu'il n'avait pas avancé d'un pouce, levant le nez à chaque vibration de l'air, croyant son ami arrivé sans cesse. Maintenant, il s'ennuyait ferme. C'est ce qui déclencha son entrée définitive dans la dernière phase : l'acceptation. Rachid ne viendrait pas, il fallait se rendre à l'évidence, accorder sa volonté aux faits, aussi, feignant une ferme résolution, il se leva brusquement du canapé défoncé qu'il occupait dans une salle sombre au rez-de-chaussée du squat de la rue de Rivoli, ce qui eut pour effet de projeter le briquet qu'il avait sur ses genoux à l'autre bout de la pièce, de répandre le contenu de son paquet de tabac par terre et de permettre à une boulette de haschich elle aussi précieusement conservée dans son giron de disparaître instantanément entre deux lattes d'un parquet verdi par les siècles et les mauvais détergents. Incrédule, il observa la scène au ralenti sans un geste, comme s'il n'était pas l'idiot qui avait stupidement oublié de ranger ce qu'il avait sur lui avant de se lever, comme s'il ne s'agissait ni de ses affaires, ni de sa maladresse. Déni. Cependant, il prit conscience des choses. Il venait de perdre un plein paquet de tabac et sa dernière boulette de hasch. Maugréer ne lui fut d'aucune utilité. Il le fit pourtant. Colère. Pas tant pour la valeur pécuniaire ainsi dilapidée, car Sébastien méprisait consciencieusement l'argent, mais plutôt à la pensée qu'il devrait ce soir-là se passer de son joint rituel, et ça, Sébastien ne pouvait le supporter. Angoisse. Allait-il même pouvoir s'endormir sans l'aide coutumière de son précieux psychotrope ? Rien de bien certain. Mais peut-être n'était-il pas réellement perdu ? Retour au déni. Il se mit à quatre pattes et entreprit une recension méthodique de toute forme approximativement semblable à une boulette marron jonchant cette pièce de vingt mètres sur dix qui n'avait plus senti la souple caresse du balais brosse depuis la marquise de Sévigné. Sans succès. Le briquet l'aiderait-il ? Pas le moins du monde. Il ne put en tirer qu'une flamme famélique tout juste bonne à lui roussir le pouce. La lumière ne fut point. En racheter peut-être ? Mais à qui ? Marchandage. C'était précisément Rachid qui aurait dû lui en apporter ! Il pourrait se rendre dans la cité de la rue Piat, là-haut, à Belleville, mais il lui faudrait alors débourser une fortune pour un haya sinistre, coupé au henné. Tristesse. Et puis soudain : résignation. Pas de joint ce soir pour Sébastien. Tant pis, tant mieux. Ce n'était pas un esclave, après tout. Il pourrait parfaitement s'en passer. Parfaitement, Monsieur.


La foule était dense en cette fin d'après-midi d'un samedi à quelques jours de Noël, dans cette rue commerçante (commerçante était peu dire pour la rue de Rivoli à cette époque, il faudrait un autre mot ; Sébastien jongla un moment avec hypermarchère, qui lui fit penser à maraîchère, puis à Prout-ma-chère et enfin à Szniermacher, nom de jeune fille de sa grand-mère maternelle, qui cuisinait d'excellents foies de volailles hachés aux oeufs, après quoi il parvint à reprendre le fil de ses pensées), aussi joua-t-il des coudes jusqu'à la place Saint-Opportune. Qu'allait-il donc faire ? Peut-être Belleville, finalement ? En tout cas, il gardait un chien de sa chienne, du moins de la chienne qu'il aimerait bien avoir, un labrador femelle couleur chocolat, à ce fumier de Rachid, plutôt coutumier du fait, il fallait bien l'avouer. Comment pouvait-il, un ami de quinze ans, ou presque, il ne savait plus exactement, mais peut-être bien dix ! (En réalité cinq : ils s'étaient rencontrés en 200X, lors du forum social européen.) Rageur, Sébastien s'engouffra sous le portique art déco vers le métro. Il s'était finalement décidé pour Belleville. Ligne 4 jusqu'à Réaumur, puis la 3, pour descendre à Pyrénées. Il farfouilla la poche arrière de son jean défraîchi qui laissait apparaître son caleçon et la rondeur de son anatomie, à la recherche de son passe Navigo, qu'il ne sentit nulle part. Un pincement d'angoisse le saisit à nouveau. Il devait être tombé de sa poche dans ce canapé trop profond occupé si longtemps. Après quelques minutes de farfouillades aussi intenses qu'infructueuses, il rebroussa chemin, ce qu'il détestait : que devaient donc se dire les gens autour, voyant un type qui marchait d'un pas déterminé dans une direction précise se retourner soudain et prendre une trajectoire diamétralement opposée à la précédente sans raison apparente ? Il poussa donc un juron, suffisamment étouffé pour ne pas attirer l'attention et suffisamment fort pour que les nombreuses personnes qui l'observaient en ce moment, à n'en point douter, comprissent d'eux-mêmes la situation, ce qui lui éviteraient de passer pour un fou : ce qu'il détestait.


Le squat était désert lorsqu'il y reparut, ce qui le surprit. Il y avait habituellement toujours quelqu'un, les artistes résidents s'organisaient pour que les lieux ne soient jamais laissés à la merci de vandales, de propriétaires en mal d'expulsion ou tout simplement d'une bande de jeunes fin ivres et qui viendraient tout ruiner sans forcément penser à mal. Mais là, pas un bruit. Âme qui vive. Toute lumière éteinte. Il pénétra dans le couloir obscur, hésitant et mal à l'aise. Il était venu ici bien des fois, mais il se sentait toujours un peu intrus dans ces murs malgré tout. Là, sans lumière, sans personne, il avait nettement l'impression d'outrepasser le droit de visite implicite qui lui était accordé d'ordinaire, même s'il ne l'exerçait qu'avec beaucoup de prudence.


Il longeait le mur de gauche, à la recherche d'un interrupteur, les doigts aux aguets, mais ce fut son pied droit qui le premier rencontra un obstacle sans qu'il s'y attendît, si bien qu'il chût et s'écroula de tout son long, ce qui représentait tout de même un bon mètre quatre-vingt. Le choc fut cependant amorti un peu au-dessus du sol par ce qui s'avéra, s'il en croyait ce mélange si spécifique de chairs molles et d'os durs, une personne allongée au beau milieu du passage. Présentant des excuses précipitées et multiples, il tenta maladroitement de se sortir de cette promiscuité brusque autant qu'involontaire, ce que lesdites excuses soulignaient emphatiquement, et s'accroupit contre le mur en prenant bien soin de ne prendre appui ni sur un bras, ni sur une jambe ni, songeant au pire et qu'à Dieu ne plaise, sur la poitrine confortable d'une jolie femme. La situation était terriblement embarrassante. Les joues lui brûlaient de honte. Mais l'infortuné victime de sa maladresse ne semblait pas décidée à lui en vouloir : elle se tenait parfaitement coite, ce qui ajouta encore à l'embarras de Sébastien. Puis vint l'angoisse. Il extirpa son briquet de sa poche, renonçant à toute idée d'interrupteur. Après une seconde d'éblouissement, il distingua un visage au regard fixe tourné vers lui. En fait de jolie femme, c'était un homme d'allure proche-orientale, peut-être libanais, ou syrien, d'une quarantaine d'années. Mais il n'eut pas le temps de s'émerveiller du hasard qui avait voulu qu'il rencontrât un libanais alors que, justement, il lisait George Corm depuis quelque jours, car l'horreur le saisit sans crier gare, ce qu'à dire le vrai, elle ne fait que rarement, sauf dans les films et les romans, ou elle prend toujours grand soin de ne paraître qu'annoncée, l'horreur : la cervelle de l'homme s'écoulait de son crâne par un orifice d'une taille bien trop importante pour que le cœur de Sébastien le supportât. Ravagé par un vomissement brutal, aussi soudain que l'horreur dont c'était le produit, il vit alors la lumière et n'eut pas le temps de se recroqueviller de honte car il entendit : « Police ! Plus un geste ! ». Son estomac manifesta une seconde fois son mécontentement.