samedi 3 septembre 2011

11. Le Conseil Nocturne

David Bardessieu admirait le magnifique volume enluminé qu’il avait découvert sur une table d’étude dans la bibliothèque de Ralph. Le livre, qui aurait pu faire la fierté d’une collection d’ouvrages anciens d’un musée ou d’une université, somptueusement calligraphié, décoré de miniatures et d’illustrations colorées, était ouvert sur un passage indiqué par un marque-page d’ivoire en forme de caducée. Loin d’être une pièce de musée et d’études pédantes, il était évident que l’objet était actif et vivant : il trônait au milieu d’un fouillis de papiers et de notes comme l’agent instigateur de multiples méditations, ayant gardé à travers les générations, passant entre les mains d’un dépositaire initié à un autre, son plein pouvoir de retentissement spirituel.

Quelles profondeurs ésotériques cet ouvrage ancestral qui avait été si précieusement préservé recelait-il ? David Bardessieu était bien incapable de le découvrir car il était écrit dans une langue, ressemblant à de l’arabe, qui lui était inconnue. La graphie ondulée, élégante et coulante, comme composée d’un seul mouvement sur un rythme musical, incompréhensible pour lui, semblait pourtant promettre une révélation extraordinaire, contenir les enseignements visionnaires d’une sagesse immémoriale tel un grimoire contenant des incantations merveilleuses.

David Bardessieu se perdit dans la contemplation de la miniature qui occupait entièrement la page opposée. En couleurs vives, sans clair-obscur, elle représentait un musicien ou un poète assis dans un jardin luxuriant entre un ciel d’azur éclatant et une terre en or. Vêtu d’un caftan rouge pourpre, d’un turban noir éclatant, de babouches blanches et d’une ceinture de tissu verte, il se tenait assis jambes croisées auprès d’un petit cours d’eau, une lyre ou un luth entre les bras, en une posture méditative, ou peut-être chantante, les yeux fermés et le visage tourné vers le ciel, parmi les arbres et les innombrables fleurs d’un jardin à l’herbe dorée, des jasmins, des roses, des lys, et des nombreux animaux venus auprès de lui, attirés par la douceur de son chant, des oiseaux de toutes sortes, des huppes, des paons et des hiboux, des renards, des léopards, des fourmis.

Les couleurs brillaient de leur propre éclat, émettaient une sorte de brillance autogène comme en provenance d’un autre monde, un monde onirique, féérique, vers lequel le dessin encadré par une bordure de lettres filigranées ouvrait une fenêtre mystique à ceux qui savaient regarder. Et bien que la composition ne comportât aucun élément fantastique, tels des anges, des dragons ou des monstres, représentant une scène simple et naïve, l’espace et les couleurs révélaient à l’esprit un paradis fabuleux d’êtres de lumière. À cette contemplation, en une explosion son imagination s’enflammait : comme un enchantement, la lumière en provenance d’un monde sans ombre, sans modelé, sans perspective, pur, éthéré, engendrait en lui une procession d’intuitions délicieuses. Il n’y avait pas de mots, d’explication ou d’interprétation pour ce qu’il voyait comme avec un organe de vue intérieur, il recevait des états d’âme en toute innocence, contemplait un paysage éternel, touché par sa beauté, par la pureté de sa lumière. La perception des couleurs déclenchait une expérience intérieure exquise, la vision chromatique devenant épiphanie cosmique. Les rochers et les animaux bruns, roses, violets pâles, et milles autres variations ; les nuages blancs sur le ciel d’azur ; l’eau d’argent ; le puissant contraste entre le ciel et la terre dorée ; toutes ces couleurs animaient un dialogue harmonieux et fluide et venaient se concentrer en son centre sur le Sage à la tunique empourpré, mélange de la lumière et de la nuit.

Tout comme ils s’étaient ouverts inopinément et soudainement, le prenant par surprise, les yeux de l’âme de David Bardessieu se refermèrent brusquement quand un bruit quelque part dans l’appartement le fit sursauter.

Tel une bête sauvage, ressentant un ébranlement vif au cœur, il se figea, s’extirpant brusquement de sa méditation, ouvrant tous ses sens à son environnement, aux aguets. N’était-il pas seul ? Quelque présence maligne s’était-elle introduite dans l’appartement pour lui nuire ? Armée d’un pistolet, peut-être, pour achever la besogne bâclée de son assassinat ?

À cette dernière pensée, son corps réagit violemment : un élancement aigu lui déchira la tête –cruelle réitération du projectile lui traversant le crâne – et il fut près de s’écrouler au sol sous le choc. Il tînt bon et resta en position. Surmontant la douleur horrible dans sa tête, qui à peine une seconde plus tôt l’avait aveuglé tant elle était intense, il continua à lancer les sondes de ses sens aux alentours, à l’affût du moindre bruit ou du signe d’une présence quelconque. Mais il n’y avait plus rien que le silence et les bruits confus, en arrière-plan, de la ville au-dehors.

Puis, toujours immobile dans la même posture, son rythme cardiaque se décélérant peu à peu : peut-être n’était-ce finalement que le craquement du plancher de l’appartement du dessus ? Un bruit insignifiant, sans conséquence, sans danger ?

Il écoutait toujours, à l’affût, quand il se mit à faire un tour d’inspection pour en avoir le cœur net. Il marchait en faisant le moins de bruit possible, posément, jetant des regards aigus dans les recoins d’ombre, faisant un petit bond aux bifurcations comme pour surprendre sur le fait, en oubliant sa peur, qui ou quoi se trouverait de l’autre côté. Il eut vite faite le tour de l’appartement de Ralph, de taille singulièrement réduite et modeste pour un homme de ses moyens financiers. Il ouvrit une dernière fois la porte de la cuisine puis il estima son sondage des lieux satisfaisant.

David Bardessieu n’étant pourtant pas tout à fait rassuré, il continua ensuite de se promener dans l’appartement, prenant tout son temps, observant avec intérêt sur son passage l’accumulation hétéroclite sur les étagères et dans les bibliothèques regorgeant d’artefacts de toutes les époques de l’humanité : des vases, des peintures, une collection de fossiles, des masques, des armes, et surtout une quantité astronomique de livres écrits en toutes les langues.

Il s’était rendu à quelques occasions dans l’appartement de Ralph, mais il n’avait jamais fait attention aux nombreux objets d’arts, aux livres, et autres, qui encombraient et réduisaient l’espace. Distrait à tout ce qui n’était pas lui-seul, il devait alors être déjà trop occupé à songer prospectivement aux délices à suivre dans la soirée, dès qu’il en aurait fini avec son associé et ami quelque peu fastidieux, pour faire véritablement attention à l’habitat de celui-ci ou pour éprouver une quelconque curiosité vis-à-vis de son existence. Maintenant il observait avec fascination tous ces livres et il ne pouvait que commencer à imaginer la culture et la richesse intérieure de son mystérieux camarade. La curiosité intellectuelle de celui-ci semblait être illimitée : il y avait d’innombrables titres en langues orientales, en arabe, en farsi, en pachto – qu’en savait-il ? – qui étaient pour David Bardessieu indéchiffrables comme des hiéroglyphes et évoquaient des images d’une sagesse méditative, mystique et musicale, de palmiers et de sources d’eau fraîches, de dômes argentés et de monuments recouverts d’arabesques délicates s’élevant au-dessus de murailles les protégeant du désert environnant ; il y avait des titres en grec et en latin, qu’il parvenait plus ou moins bien à comprendre en s’en remettant aux bribes restantes de ses rudiments scolaires, qui semblaient traiter pour l’essentiel de sujets métaphysiques abstrus, embrassant aussi bien les Classiques, philosophes et poètes, que l’interminable liste de leurs commentaires ultérieurs, comme, par exemple, une étagère entière de commentaires du Timée de Platon par des auteurs tels que Porphyre, Jamblique ou Proclus, suivie par une autre de commentaires en latin de ces commentaires composés par des auteurs du Bas Moyen-Âge ; il y avait de même quelques ouvrages en langues slaves et germaniques qui, à n’en pas douter, devaient être des plus techniques et arides, mais les titres en français ou en anglais indiquaient un intérêt marqué pour des sujets touchant aux choses poétiques et spirituelles : une collection de traités d’un certain Henry Corbin, portant, entre autres, les titres délicieusement évocateurs suivants : L’Homme de Lumière dans le soufisme iranien, Corps Spirituel et Terre Céleste, ou bien la traduction d’un poète et mystique persan, Le Jasmin des Fidèles d’Amour, parmi d’autres traductions aux noms tout aussi enchanteurs, Le Bruissement de l’aile de l’Archange Gabriel, Le Livre des Pénétrations Métaphysiques, L’Interprète des Désirs Ardents

En face d’un tel témoignage de la noble et continuelle quête humaine des vérités divines et intérieures, du Bien et du Beau, toujours recommencée, prolongée, explorée dans mille et une directions, David Bardessieu ressentit douloureusement la vacuité de sa propre personne, et un désir d’autant plus important de retrouver son ami disparu crût en lui. Comment était-il possible qu’il n’ait jamais songé auparavant à rechercher la sagesse de son vieil ami ? Peut-être n’en avait-il alors pas besoin ? Mais il avait perdu les points de repère qui étaient autrefois les siens, les cales qui le plantaient solidement dans la façon générale et satisfaisante de voir le monde et son existence qui fut la sienne, et, désormais, il aspirait profondément à cette sagesse qu’il croyait avoir deviné chez Ralph, à cette tranquillité de l’âme, douce et généreuse.

Mais que lui était-il arrivé ? Pourquoi avait-il ainsi disparu ? Et puis, que faire de ces révélations selon lesquelles il n’était pas celui qu’il prétendait être ? Était-il d’une façon ou d’une autre impliqué dans son attaque ?

Il lui avait menti pendant plus de dix ans. Pourquoi ? Il ne pouvait pas croire, ayant été témoin à maintes reprises de la bienveillante humanité de son ami, qu’il fût mêlé à des activités criminelles ou… terroristes ?? Que des forces de police paranoïaques et incultes puissent nourrir ce soupçon, il pouvait malheureusement le comprendre, mais il savait bien, lui, que c’était du domaine de l’impossible.

Sans trop savoir comment, il se retrouva de nouveau devant la miniature qui l’avait tant transporté plus tôt. Mais le portail cosmique s’était refermé : cette fois-ci, sa contemplation ne produisit aucun résultat épiphanique, son esprit se trouvant maintenant soucieux, plein d’interrogations sans fin. Il se mit alors à promener distraitement son regard sur les papiers épars qui couvraient le reste du bureau. Tout y était écrit en un manuscrit qui ressemblait à de l’arabe – et dont il ne pouvait même plus deviner l’origine en fonction de l’extraction de Ralph, sa langue maternelle et son pays de naissance, car il ignorait désormais ces simples faits. Pourtant, au milieu d’inscriptions illisibles, quelques lignes tracées en un script différent lui sautèrent aux yeux. Il le reconnut immédiatement : du grec ancien.

νυκτερινός σύλλογος

κερδών αθικτον τοΰτο βουλευτήριον,

αίδοΐον, όξύθυμον, εύδόντων υπέρ

έγρηγορός φρούρημα γης καθίσταμαι

David Bardessieu traita immédiatement cette découverte avec le plus grand sérieux : c’était peut-être là un message important à son attention, écrit dans une langue dont Ralph savait qu’il la pratiquait – bien qu’il ait généralement exagéré ses compétences en ce domaine quand ils étaient à l’université et que, pour tenir face à lui dans leurs joutes oratoires occasionnelles, il enflait sans gêne l’étendue de son savoir. Et puis, quand bien même ce fantasme de communication occulte, dans le dos d’une police ignare, ne se réaliserait pas, la traduction de ce passage permettrait peut-être de jeter un éclairage sur le reste des notes et d’offrir alors quelques informations sur Ralph.

Il n’eut pas trop de difficultés à déchiffrer la première ligne : « νυκτερινός σύλλογος », cela signifiait quelque chose comme assemblée de la nuit, ou plus joliment tourné : conseil nocturne.

Il eut besoin du recours d’un dictionnaire pour traduire la suite. Il trouva sans difficulté une édition abrégée du Liddell & Scott parmi d’autres lexiques de langues, et il put en relativement peu de temps parvenir au résultat suivant :

« Incorruptible, vénérable, inflexible, tel est le Conseil que j’institue ici, pour garder toujours en éveil la cité endormie. »

Après qu’il eut noté cette traduction définitive – pas mécontent du tout de sa performance, jugeant même très bien trouvée la tournure générale de la phrase – il la répéta en lui-même à plusieurs reprises.

Qu’est-ce que cela pouvait bien dire ? Quelles indications pouvait-il espérer y trouver ?

Le conseil nocturne… S’agissait-il d’une d’organisation secrète ? Réunissant des personnages puissants et influents, comme une Franc-Maçonnerie ? Incorruptible, vénérable, inflexible… Des personnages animés du sens d’une mission noble et sacrée ? Pour garder toujours en éveil la cité endormie… Des sortes d’Anges Gardiens, de super-héros qui, dans l’ombre de la nuit, veilleraient sur les masses insouciantes ?

Ou alors juste une citation, incompréhensible hors de son contexte ?

Pourtant tout collait avec Ralph : un homme mystérieux, à l’origine inconnue, qui avait cru bon de devoir se créer une nouvelle identité – pour fuir des persécutions ? garder le secret de son affiliation ?... – un homme riche et puissant, dont l’influence et les réseaux avait plus d’une fois époustouflé David Bardessieu. Et les riches et puissants aimaient à se retrouver entre eux pour jouer aux Grands Architectes de l’Univers, bouffis d’orgueil quant à leur capacité à influencer les forces de l’Histoire, ou tout simplement pour se partager entre gens de bonne compagnie profits et bénéfices. De plus, sa subite disparition faisait deviner tout un monde d’intrigues et de conspirations.

David Bardessieu fut au début très satisfait de son entrain à se jeter dans l’histoire de la très ténébreuse société secrète connue des seuls initiés sous le nom de Conseil Nocturne. Une organisation vénérable œuvrant dans les recoins d’ombre de l’Histoire à la préservation d’une Gnose fondamentale et dangereuse, usant de son influence occulte pour orienter les affaires humaines dans les moments périlleux.

Depuis quelque temps déjà, la présence qu’il avait nommé l’Ange faute de mieux s’était intériorisé, devenant une partie intégrante de lui-même, créant par son adjonction dans sa conscience un contrepoint persistant, se muant en une instance observatrice et glosant à l’infini sur les moindres détails de ses actions, inspectant sans merci ses motivations, remettant toujours tout en question, et créant une cassure dans sa perception intérieure de lui-même, produisant une multiplication des points de vue parfois vertigineuse – et il ne parvenait pas identifier si cela était un signe d’un bon rétablissement, une régénérescence normale de ses fonctions psychiques, ou bien le symptôme d’une dégénérescence, le prodrome d’une glissée fatale dans la folie.

L’Ange lui souffla bien vite, usant des armes de la raison, qu’il faisait fausse route, que la réalité devait être bien plus prosaïque, et qu’il devrait laisser la police faire son travail plutôt que de se lancer dans une quête bien fantaisiste.

David Bardessieu voulut étouffer cette instance du soupçon continuelle. Pour des raisons difficilement identifiables, il lui était important de croire que Ralph cherchait à communiquer avec lui. De plus, cette fantaisie romanesque qu’une réunification avec son ami disparu allait produire une sorte d’évènement mystique, à la façon du dénouement d’une histoire de fiction populaire, lui offrait une manière d’espoir que tout cela avait un sens.

Comme une folie douce, hallucinante, cette fiction gagnait en lui, lui présentant le début d’une explication valable et excitante de son fatal accident. Cependant, il ne pouvait pas y succomber, il savait qu’il ne pourrait pas y succomber peut-être comme un sceptique sait qu’il ne pourra jamais avoir la foi en une divinité si semblable à nous-mêmes.

Combien de temps dura cette intense absorption en lui-même déclenchée par une obscure inscription en grec ancien ? – impossible à dire. Quoi qu’il en soit, la lumière du jour s’était notablement obscurcie quand une voix féminine brisa la rêverie de David Bardessieu :

« Qui êtes-vous ? »

dimanche 5 juin 2011

9. Une lueur dans la nuit

Un beau matin, David Bardessieu se rendit au siège de son entreprise.
Le soleil, dès qu’il mit un pied dehors, l’assaillit et l’aveugla comme une force de vie qui, ayant détecté l’intrus en provenance des régions vaporeuses des spectres, darderait ses rayons cosmiques afin de volatiliser l’apparition contre-nature et la renvoyer ad patres.
Il s’agissait de sa première véritable tentative de sortie depuis son retour de l’hôpital. Pendant des semaines, il était resté enfermé chez lui, recevant à l’occasion la visite de la police ou de ses collaborateurs, surtout s’entretenant passionnément dans la pénombre de son bureau au deuxième étage avec l’Ange, ainsi qu’il l’avait nommé, ignorant appels téléphoniques, messages électroniques, sonneries à la porte d’entrée – le monde des vivants – pendant peut-être bien des journées entières, en oubliant de dormir et de se nourrir. Mais, accédant à la fin à leurs prières répétées, il avait promis à Sarah et Roger pour ce jour-ci de se manifester à la société de production de biens temporels que, dans une autre vie, il avait contribué à créer et à faire prospérer.
Frêle et pâle, bien heureusement il ne resta pas longtemps exposé aux rais éclatants et chauds de l’astre dévorant car la voiture avec chauffeur qu’ils lui avaient commandé l’attendait déjà, juste devant chez lui, une Lincoln Town Car noire aux vitres teintées, hiératique comme un véhicule psychopompe, le moteur ronflant, prêt à démarrer et à l’emporter vers sa destination finale.
Le trajet fut bref, le chauffeur ne prononça pas un mot, accomplissant son rôle à la manière d’un automate, pilotant à travers la circulation avec un parfait contrôle, sans coups de freins appuyés ni accélérations intempestives, glissant parmi les rues incandescentes derrière la protection des panneaux de verre teinté des vitres.
Parvenu à l’angle de la 5ème avenue et de la 48ème rue, en quelques pas il fut dans le hall climatisé, massif et rococo du building, se faufilant inaperçu comme une ombre dans les interstices de la foule piétonnière mouvante lui en barrant le chemin. De retour sur les lieux du crime, ses automatismes reprirent le contrôle : il salua d’un hochement de la tête les agents de sécurité, les reconnaissant tous, c’est-à-dire étant capable d’accoler à chaque visage le nom particulier correspondant, à l’exception d’un seul – peut-être un nouvel employé ? – mais sans que ceux-ci ne semblassent le reconnaitre lui ; il fit glisser sa carte magnétique afin de pouvoir passer les tourniquets bloquant l’accès aux ascenseurs, puis, se mêlant à la presse anonyme en costumes-cravates ou tailleurs de tissu gris, il pressa le bouton marqué du chiffre «38 ».
David Bardessieu, n’ayant pourtant remporté aucune grande victoire – autant qu’il le sache – reçut l’accueil solennel du général triomphant rentrant à Rome : ses employés s’étaient arrangés en deux colonnes pour lui faire une haie d’honneur, clapant des mains et sifflant en ovation à son passage. Puis chacun vint le voir pour lui serrer la main et le fêter. Il fit de son mieux pour sourire amicalement, plissant les lèvres en un rictus inconfortable, lâchant de même quelques mots se voulant affables. Durant tout ce manège, il nota distinctement les efforts qu’ils faisaient, eux-aussi, pour masquer leur gêne quand ils osaient soutenir son regard. L’embarras suscité, semblait-il, par son aspect physique et la dégénérescence apparente de sa personne créait un trouble évident, comme une lueur louche du regard, et donnait à leur physionomie un caractère affecté qui lui était extrêmement désagréable. Mais ce malaise ne fut rien comparé à celui qui devait suivre : des gobelets en plastique et des bouteilles de champagne commencèrent à circuler – bien qu’il ne fut qu’à peine dix heures et demie du matin – et des voix s’élevèrent réclamant un discours de la part du patron prodigue, dont l’absence prolongée avait fait réaliser combien il était « aimé », de même que l’éloignement d’un conjoint exaspérant mue quelquefois l’horripilation ressentie à son égard dans le cadre de la vie domestique en une tristesse mélancolique et une tendresse infinie, la séparation créant un vide dont la réalisation terrifie. Il se trouva alors entouré d’un demi-cercle de visages béants et expectants, verres en main comme d’aucuns animaux déploient des appendices rétractables en certaines occasions codifiées. On lui plaça lui aussi un gobelet dans la main, dont il pouvait sentir le contenu frais et pétillant à travers la mince pellicule plastique, et on l’exhorta à parler en entonnant l’habituelle rengaine : « Speech ! Speech ! Speech !... »
Le David Bardessieu d’antan aurait su quoi dire, bien mieux, aurait su enthousiasmer son auditoire, faire sourire niaisement et hocher les têtes de concert comme les pistons bien huilés d’une machinerie. Avec certes quelques difficultés au début, il était parvenu à une maîtrise exceptionnelle des discours de circonstance, fréquents dans l’usage de sa profession et de ses réseaux mondains, et il lui était devenu d’une facilité déconcertante d’enfiler les mots qu’il fallait, comme une seconde langue courante, les clichés et poncifs à propos comme on fait des guirlandes de fleurs, instaurant une légère ivresse momentanée de couleurs vives et de senteurs délicates, le tout flétri et jeté à la poubelle le lendemain. C’était, en vérité, une chose très aisée : il suffisait de répéter les mêmes choses mille fois répétées, avec juste un brin de confiance en soi et de charme. Mais le nouveau DUB, cuvée « Balle dans la tête », n’en fut pas capable, ni d’ailleurs probablement n’en ressentit-il le désir. Il resta coi, pâle et frigide comme un cadavre, ne semblant pas même faire le moindre effort pour empêcher un silence lourd et embarrassant de prendre possession de l’atmosphère irrémédiablement et étouffer bien vite les dernières velléités festives.
Finalement, brisant l’enchantement sans cithare, inconfortable et bizarre, Roger le prit par le bras et le conduisit dans son bureau.
« David, comment te sens-tu ? Es-tu bien sûr qu’il n’est pas encore trop tôt pour que tu sois de retour parmi nous ? »
Pour le rassurer, David Bardessieu se mit alors au travail. Ensemble, puis tour à tour avec chacun des gestionnaires de fond, courtiers et analystes, ainsi qu’avec leurs avocats et conseillers juridiques, ils passèrent en revue portefeuilles, comptes, titres, investissements – actions, devises, obligations, matières premières, immobiliers, dettes décotées, etc. – liquidités et stratégies – la spécialité du DUB & RAP, qui avait fait leur prestigieuse réputation chez les cognoscenti, tenait dans la qualité de leurs analyses macroéconomiques et aux profits considérables qu’ils avaient su tirer des évolutions de l’économie globale, en particulier grâce à la spéculation sur les devises, les indices, les courbes de taux et les matières premières.
En son absence, et celle de Ralph, en raison de résultats désastreux, ils avaient perdu deux de leurs plus gros clients institutionnels et ils se retrouvaient désormais confrontés à de graves problèmes de liquidité, sans compter que le passage du Dodd-Frank Wall Street Reform Act par le Congrès américain leur créait de nombreuses nouvelles difficultés – le temps de l’impunité était révolu, du moins pour le moment. Roger préconisait la délocalisation aux Îles Caïmans ou aux Îles Vierges, ainsi que quelques autres mesures radicales, dont le licenciement d’un tiers de leurs effectifs et un déménagement pour des locaux de moindres coûts.
Peut-être son accident avait-il fait naître chez lui une sorte de sens moral – non qu’il en fut auparavant entièrement dépourvu, mais une synthèse darwiniste simpliste et opportuniste suffisait alors aisément à le contrecarrer – David Bardessieu éprouvait un sentiment de dégoût pour l’activité qui l’avait rendu si riche, et il n’avait pas le moindre désir de se battre pour la remettre sur pied – ou tout simplement peut-être, n’éprouvait-il plus de désir de se battre pour quoi que ce soit, d’autant moins dans un domaine où la lutte était si féroce, où le vainqueur était celui qui se montrait le plus rusé, le plus rapide à mettre la main sur les dépouilles d’une victime moribonde, le plus téméraire, le plus impitoyable, demandant, tel un grand félin aux aguets, une attention de tous les instants et un instinct sûr de la mise à mort ; il avait perdu, cela était certain, tout tranchant prédateur, et il était fort possible que s’il n’avait pas occupé la position économique et social qui était la sienne au moment de son attaque, il serait probablement à l’heure actuelle à la rue, dormant sous les ponts, indifférent et amorphe, s’entretenant comme un dément avec les fantômes de son imagination déréglée. Il prit donc bonne note des recommandations de Roger, refusant toutefois de prendre des décisions définitives pour le moment – arguant, par exemple, de la possibilité d’un retour de Ralph, à la grande exaspération de son interlocuteur – puis il le congédia, se retrouvant enfin seul.
Bien qu’il ait tout fait pour ne rien en laisser paraître, cette journée l’avait totalement épuisé. Il avait à peine touché au sandwich et à la salade qu’ils avaient commandés dans l’après-midi pour se sustenter tout en continuant à travailler – et dont le reliquat, toujours dans son emballage, occupait le coin de son bureau – mais il n’avait pas faim. L’immense fatigue qu’il ressentait allait au-delà du physique. Il avait essayé de jouer son rôle, tout du moins celui qui fut le sien, d’être un bon petit soldat dans le grand ordre des choses, et non seulement n’en avait-il tiré aucune satisfaction, il en ressortait souillé, vidé, en proie à un abattement moral profond, car s’il en comprenait rationnellement la fonction, il était désormais, dans ce rôle, un imposteur, un intrus, une illusion d’optique. Et eux, ses collaborateurs, ses employés, avec leurs airs et manières si lisibles, leurs espoirs et leurs craintes gluantes comme des tentacules tâchant de le saisir et l’attraper, de l’engluer lui aussi et de le plonger dans la vase commune… Comment avait-il pu autrefois vivre et prospérer parmi de tels êtres ?

« Viens, mon Ange ! Éclaire-moi, je t’en supplie ! », pria-t-il intérieurement de toutes ses forces afin de conjurer l’Ange qui était devenu son seul secours, dont les visites impromptues étaient devenues le sel de son existence, la lumière de son monde, elles seules peut-être l’ayant gardé de sombrer définitivement dans la folie.
« Viens ! Sauve-moi de celui que je fus et de celui que je suis devenu ! Ne m’abandonne pas à la solitude des damnés ! »
Malgré ses appels déchirants, l’Ange ne se manifesta pas. Il resta seul dans son bureau, observant, par-delà la fenêtre surplombante, la nuit s’épaissir sur la ville.
Bien entendu, David Bardessieu était parfaitement conscient de l’anormalité de ce phénomène épiphanique, et du fait qu’il était fort probable qu’il soit dû à un dérèglement de la région gauche du carrefour temporo-pariétal de son cerveau. Une recherche rapide sur Internet lui avait appris, par exemple, les expériences du Docteur Shahar Arzy et de ses collègues de l’Hôpital Universitaire de Genève : ils avaient, par accident, dans le cadre de leurs recherches sur l’épilepsie, reproduit un effet tout à fait similaire à celui du phénomène du doppelgänger du folklore germanique – la vision de son double ou sosie – en produisant une stimulation électromagnétique de cette région du carrefour temporo-pariétal dans le cerveau de l’un de leurs patients.
Mais il avait fait un choix, qui peut-être lui avait sauvé la vie, le seul acte véritablement volontaire qu’il ait accompli depuis son accident : il avait choisi d’y croire !
Quel que soit son statut selon les codes de la communauté extérieure de ses semblables, pour lui, l’Ange était réel, il existait, il le touchait fondamentalement – bien entendu, il avait dans le même temps pris la sage décision de ne pas en dire un mot à qui que ce soit.
Et bien plus qu’un simple compagnon, ou une réflexion distordue de lui-même, l’Ange était devenu pour lui quelque chose comme un maître spirituel, un guide lui indiquant vers l’Orient la promesse d’une nouvelle aurore. Il était perdu, ne sachant plus ce qu’il était, pur acte d’existence sans ligne mélodique pour le conduire, sans motif dramatique pour l’enflammer, comme un simple caillou dans l’éternité, pesant et quantité négligeable, gravillon balloté par les souffles cosmiques, et il lui était alors apparu, irradiant une obscure lumière en provenance du fond des âges, lui apportant cette bonne nouvelle : « ne désespère pas David, tu es celui qui est ».
Pourtant, ce soir-là, dans la pénombre de son bureau, l’Ange le laissa seul, abandonné et malheureux.

David Bardessieu s’était senti oppressé dans son bureau, comme observé narquoisement et moqué par tous ces objets qui avaient été les siens, ces trophées de ses triomphes passés, les emblèmes de sa majesté d’antan, dépouilles encore vibrantes de l’énergie de leur ancien possesseur, une énergie désormais maligne, dépossédée de sa source vive, reluisante dans la pénombre, narguant, provoquant leur nouveau maître, individu indigne d’un tel butin.
Cependant, il n’avait pas la force de rentrer chez lui. Désormais seul, il avait erré dans les allées de l’étage silencieux, sous la luminosité faible de l’éclairage de nuit. Il avait essayé de se remémorer le moment fatal de son attaque et l’emplacement exact où celle-ci avait eu lieu, mais aucune révélation ne se produisit, il ne découvrit aucun marqueur chatoyant dans l’obscurité, aucun point d’intensité énergétique indiquant le passage d’un monde à un autre. Il n’y avait que l’alignement des bureaux et, en fond sonore continu, le bourdonnement électrique des ordinateurs et de la climatisation.
Il s’était ensuite, sans trop savoir pourquoi, suivant une impulsion inexpliquée, rendu dans le bureau de Ralph. Quand il referma la porte sur lui, il éprouva immédiatement une vague sensation de réconfort. Il sonda le lieu : tout avait été manifestement mis sens dessus dessous puis réarrangé à la hâte en piles et monceaux de documents éparpillés ici et là, mais, malgré qu’il n’y avait probablement pas mis les pieds depuis de longs mois, la trace de la présence de son associé, de son vieil ami Ralph, s’y faisait encore sentir. Peut-être était-il fou, mais il fut alors certain de percevoir dans ce bureau en désordre, qui avait dû être depuis piétiné et ratissé par une troupe d’individus ventrus et empestant l’eau de Cologne, comme la qualité de son occupant originel, une chaleur aimable et une bienveillance distinguée.
David Bardessieu s’assit dans le fauteuil en cuir confortable derrière le grand bureau en acajou, dans lequel il avait si souvent vu son ami mystérieusement disparu se balancer, absorbé dans ses pensées ou lui envoyant par-dessus les tracas du moment un sourire serein et malicieux. Il eut un frisson en faisant crisser le cuir et en se balançant légèrement à son tour, promenant majestueusement son regard alentour, comme ayant pris possession du domaine, s’étant en quelque sorte glissé dans la peau de l’énigmatique maître des lieux, dont, bien qu’il fut son ami le plus cher, il ne connaissait pas même la véritable identité. Et pour la première fois depuis fort longtemps, il ressentit une sensation de paix.
Il allait enfin s’endormir quand le reflet dans l’obscurité d’un petit objet métallique aiguillonna son regard. Il se trouvait dans un antique cendrier en étain ciselé, émettant des rayons lumineux miroitants dans sa direction, semblant l’appeler ou se révéler à lui, se détachant seulement pour ses yeux, à cet instant précis, grâce à une unique conjonction d’ombre et de lumière, du fond de son récipient d’un métal et d’une couleur presque identiques. Il se saisit de l’objet, et il reconnut de quoi il s’agissait : c’était la clef de l’appartement de Ralph.
C’était un signe, un message de la part de son ami, un clin d’œil espiègle laissé là à son attention. Il sourit, puis, serrant fort la clef dans son poing, il s’endormit paisiblement.

jeudi 26 mai 2011

7. Où est Ralph ?


Les affaires de David Bardessieu étaient au plus mal. Il se trouvait que depuis le jour même de son attaque, son associé, Rachid Alpharabius Paprika, avait mystérieusement disparu, laissant leur entreprise commune quasiment à l’abandon, telle une nef sans pilote sur le traitre océan de la spéculation financière. Roger Siemen, leur Directeur des Opérations, assisté de la laborieuse Sarah Roberts, avait bien fait ce qu’il avait pu en l’absence des deux têtes, mais le secret de leur fortune fabuleuse tenait justement dans la combinaison du froid jugement analytique du DUB et de l’intuition géniale du RAP, coincidentia oppositorum miraculeuse sans laquelle il ne restait plus qu’un banal fond d’investissement en proie à une conjoncture économique très défavorable – que les autochtones avaient nommé en référence à la crise économique des années trente, « The Great Recession ». Sans cette conjonction alchimique du Soufre et du Mercure, la transmutation du vil métal du quotidien en or rutilant s’avérait impossible, ou tout du moins fortement compromise tant les éléments restants étaient alors incapables de travailler et de s’unir harmonieusement.
Comme des adolescents surexcités ayant à raconter et rapporter tant de choses à la fois au meneur impassible de leur clan, Sarah puis Roger défilèrent chez lui, les bras chargés de dossiers, de papiers à signer, de chiffres à examiner, de décisions à entériner, et, à l’instar d’un volcan dont la pression gazeuse s’était trop longtemps accumulée dans le chambre magmatique, déversèrent sur lui le trop-plein qui s’était comprimé en son absence, et celle de Ralph, en un torrent logorrhéique nerveux, faisant bien comprendre à force de moues et de gesticulations ostentatoires la surcharge indue de travail et de responsabilités qu’ils avaient stoïquement supporté – étant donné les circonstances « terribles » – jusqu’à ce point. De plus la police n’avait cessé de les harasser, farfouillant dans les bureaux, examinant chiffres et bilans, interrogeant les employés un à un, insistant en particulier sur la personne de Ralph et sa mystérieuse disparition.
Ce fut un David Bardessieu bien changé qu’ils découvrirent. En face de leurs requêtes, de leurs insistances témoignant de l’urgence de la situation, de leur fébrilité et de leurs inquiétudes, il resta, tout autour du clignotement convulsif de son sourcil, impénétrable. Au début, ils tâchèrent de le ménager, ne voulant pas le brusquer ou risquer de contrarier sa convalescence – son visage figé, comme de pierre, la lenteur de ses réponses, cherchant ses mots et s’exprimant parfois avec difficulté, son maintien général quelque peu haché, ses mouvements saccadés, ayant perdu son naturel élégant et assuré, la large cicatrice barrant son crâne rasé ; tout indiquait une perte importante de moyens et une santé encore précaire, malheureusement peut-être pour toujours – mais, quand il daignait leur répondre, il faisait preuve de la même intelligence et clarté remarquables. Seulement, il manquait quelque chose qu’ils ne parvenaient pas à identifier précisément. Il parlait posément, trébuchant parfois sur les mots ou suspendant son discours pendant un long intervalle de silence, le regard semblant tout à fait absent, au demeurant pointant avec une précision mathématique les difficultés et les solutions des problèmes qu’ils lui posaient, mais il n’y avait plus ce feu en lui, cette passion de la réflexion et de la prise de décision – qui se montrait auparavant si éloquemment dans une attitude d’intense concentration, stylo à la bouche, suspendu au-dessus d’une feuille de papier ou y grattant des figures hermétiques à une vitesse fulgurante, puis au cri de triomphe et à l’éclair dans son regard une fois tout décomposé en ses éléments constituants puis réunifié, expliqué, compris et surmonté.
Devant cette apparente indifférence de la part de leur chef, qui ressemblait, malgré les circonstances atténuantes, à une mollesse coupable, ni l’assistante ni le directeur ne purent se contenir bien longtemps. Ils finirent par ouvrir en grand les vannes, brandissant et déployant toutes sortes de documents sous ses yeux, répétant inlassablement cette même question : quand se sentira-t-il capable de retourner au bureau ? Une fois, il eut alors cette réponse – faite à l’un ou à l’autre ; peut-être aux deux – inimaginable avant son accident, et qui leur glaça le sang : peut-être valait-il mieux, dans ces circonstances, fermer boutique définitivement. La réplique ne tarda pas, fusante, avec toute la hargne du petit personnel pour le propriétaire nanti, frivole et insouciant des difficultés de leur existence – aussi, plus prudente que l’adorateur d’Hermès de la fable, terrifiée à l’idée de perdre l’oie aux œufs d’or : ne devait-il pas penser à ses employés ? Que deviendraient-ils ? Ils comptaient sur lui. N’avaient-ils pas des responsabilités quasi sacrées envers eux ?
Cela le laissa absorbé pendant un long moment dans ses réflexions. Finalement, il leur assura qu’il se sentait de mieux en mieux et qu’il serait très bientôt en mesure de reprendre pleinement ses activités – ce qui, bien sûr, était un pieux mensonge, bien que rien ne soit moins sûr qu’il en fut conscient au moment de le prononcer.

La police vint ensuite lui rendre visite, en la personne de deux inspecteurs trapus et joufflus, impeccablement rasés, empestant l’eau de Cologne et attifés de cravates criardes, Barbosa et Heart du Midtown North Precinct.
Ils prétendirent lui avoir rendu visite à l’hôpital, ce dont il ne gardait aucun souvenir, et ils demandèrent très poliment des nouvelles de sa santé. Il les fit s’assoir dans le salon et, dans un élan mimétique – se trouvant probablement comme plongé dans une série télévisuelle – il leur offrit « a cup of tea ? », contrefaisant de son mieux le plus pur accent britannique. Ils déclinèrent l’offre sans cérémonie, et, ainsi qu’il l’avait présagé, il se retrouva bien vite dans une atmosphère de meurtre et de mystère, dans le cadre de la capitale de la haute finance au lieu d’un cottage anglais.
BARBOSA : Monsieur Bardissiou …
DUB : Appelez-moi David, c’est encore préférable à ce que vous écorchiez mon nom.
BARBOSA : Euh… David, je voudrais commencer par vous assurer que nous mettons tout en œuvre afin de découvrir l’identité de votre agresseur…
DUB : Quelles pistes poursuivez-vous ?
David Bardessieu était dans une sorte de transe, devenant comme un personnage de ces séries télévisées qu’il avait tant regardé – la victime hautaine, expatrié distingué et peu impressionné par les policiers aux manières fort communes (mais, comme il se doit, derrière la couche rustique, très compétents et finauds).
HEART, d’un ton légèrement plus brusque que son collègue : Justement, nous aurions besoin d’éclaircir quelques points d’ombre avec votre aide. Quel souvenir conservez-vous de votre attaque ?
DUB : Aucun.
BARBOSA : Avez-vous pu ne serait-ce qu’entrevoir l’agresseur ? Peut-être juste son sexe ou sa couleur de peau ? Sa tenue vestimentaire ?
DUB : Je viens de vous dire que je n’en gardais aucun souvenir. Les médecins appellent cela une amnésie rétrograde. Je ne me souviens plus non plus de plusieurs semaines précédant mon attaque. Mais cela signifie-t-il que vous n’avez aucune idée de qui il peut s’agir ?
HEART, bourru : À l’heure actuelle, nous explorons encore toutes les possibilités. À votre connaissance, avez-vous des ennemis qui seraient prêts à en venir à de telles extrémités ? Avez-vous déjà reçu des menaces ? De la part d’un employé remercié, d’un client qui se serait senti lésé, ou d’un rival jaloux peut-être ?
DUB : Non. Et je crois comprendre que vous êtes bien placés pour savoir qu’aucun de mes clients n’a jamais été « lésé ». Il n’y a pas de Bernie Madoff ici. Notre comptabilité est transparente.
BARBOSA : Oui, oui, bien sûr. Tout semble indiquer que l’individu était à la recherche de quelque chose dans vos locaux. Vous auriez alors fait irruption et il aurait paniqué, ouvrant le feu sur vous. Mais, selon Monsieur Siemen et vos employés, rien ne semble avoir été dérobé. Auriez-vous une idée de ce qu’il pouvait bien chercher à se procurer ?
David Bardessieu resta silencieux un moment – peut-être tâchant de concentrer sa mémoire. Les deux inspecteurs l’observaient civilement, lui laissant tout le temps nécessaire à la réflexion.
DUB : Eh bien, oui, je suppose qu’il est possible qu’il ait cherché à s’infiltrer dans nos systèmes informatiques et à obtenir des informations sur l’un de nos clients. Vous savez, nous gérons le portefeuille de quelques personnalités importantes. Mais ces données sont extrêmement bien protégées. Vous devriez vous adressez à Roger Siemen pour ces questions.
HEART, à brûle-pourpoint : Connaissez-vous bien Monsieur Paprika ?
DUB : Ralph ? Oui, je crois. Autant qu’il est possible de le connaître. Pourquoi ?
HEART : Ne trouvez-vous pas sa disparition subite, le jour même des faits, suspecte ?
DUB : … Je ne sais pas…
BARBOSA : D’autant qu’aucune effraction n’a été constatée. Il semblerait que le malfaiteur ait bénéficié de l’aide de quelqu’un de chez vous. Une dizaine de minutes avant votre arrivée sur les lieux, vos systèmes de sécurité ont enregistré l’usage de la carte magnétique de Monsieur Paprika à la porte d’entrée.
DUB : Mais… C’est absurde. Jamais Ralph ne m’aurait tiré dessus. Quand bien même, il serait venu au bureau pour accomplir, selon vous, quelque activité louche – ce que je ne crois pas une seconde – en me voyant arriver, il n’aurait pas eu besoin de se cacher ou de m’attaquer. C’est son bureau autant que le mien, enfin !
HEART : Que savez-vous de Monsieur Paprika ?
Là, de nouveau, il s’interrompit brusquement. Il fixait les deux policiers d’un regard vide, incapable de répondre quoi que ce soit.
Après un intervalle de temps suffisamment long :
BARBOSA : Monsieur Bardissiou ?
Que savait-il au sujet de Ralph ? Il ne s’était jamais posé cette question – du moins autant qu’il s’en souvienne. Pas grand-chose en vérité. Certainement sa mémoire était défectueuse à ce sujet : le visage même de son ami et associé commençait à s’estomper dans son esprit.
BARBOSA : Monsieur Bardissiou ?
DUB : Oui ?... Euh, David, je vous en prie.
BARBOSA : Vous sentez-vous bien ? Peut-être vaudrait-il mieux reprendre cet entretien ultérieurement…
DUB : Non, non, ça va. Continuons, je vous prie.
HEART : Que savez-vous au juste sur votre associé, Monsieur Paprika ?
DUB : C’est idiot, je ne sais plus trop… C’est un homme doux, très cultivé, polyglotte et cosmopolite. D’une grande finesse d’esprit. Plutôt solitaire, autant que je sache. Et certainement, doué d’un jugement quasi surnaturel en ce qui concerne les marchés financiers.
BARBOSA : comment vous êtes-vous rencontré ?
DUB : Je… Je ne me souviens plus… Ah, si ! Au club d’échec du M.I.T. Nous y étions les plus forts joueurs.
BARBOSA : Et vous vous êtes liés d’amitié ?
DUB : Oui. Nous partagions une passion pour les abstractions mathématiques et nous avons passé de nombreuses soirées à nous entretenir à ce sujet, ainsi qu’aux diverses ramifications métaphysiques, quand nous ne nous affrontions pas aux échecs. Je me souviens maintenant, nous éprouvions le plus grand mépris pour ceux que nous appelions les « calculateurs instantanés », sans un véritable sens mathématique de ce qu’ils faisaient, et nous nous amusions à pousser le plus loin possible la concaténation, le but ultime étant de parvenir jusqu’à l’Un néoplatonicien, Ralph s’amusait-il parfois à commenter, si je ne m’abuse.
HEART : OK, très bien. Et avait-il alors des fréquentations, disons inhabituelles ? Était-il membre de clubs ou d’associations, peut-être ?
DUB : Mis à part le club d’échec… Non, je ne crois pas.
BARBOSA : Vous a-t-il parlé de son pays d’origine ?
DUB :…
HEART : Ou de sa famille ?
DUB : Oui… Non…
BARBOSA : Étiez-vous au courant de ses voyages fréquents au Moyen-Orient ? En connaissez-vous les raisons ?
DUB : Ma foi, il s’occupe de nos comptes et de nos clients là-bas…
HEART : Avez-vous des clients en Iran ou en Irak ?
DUB : … Non… Je ne crois pas…
HEART : Lui connaissez-vous une affiliation politique ?
DUB : Heu…
BARBOSA : Vous entretenait-il de ce qu’il pensait des États-Unis d’Amérique et de sa politique internationale ?
DUB : Heu...
HEART : Et de sa foi religieuse ?
DUB : Symboliste ! Mais enfin, qu’est-ce que cela veut dire ! Ralph n’est ni un extrémiste islamique ni un terroriste, si c’est là où vous voulez en venir !
HEART : Connaissez-vous sa véritable identité ?
DUB : Quoi !?
David Bardessieu eut un étourdissement, une sensation de tournoiement vertigineuse provoquant un retrait défensif intérieur, et il ne put entendre ce que le policier lui communiqua alors, ses lèvres s’entrouvrant manifestement mais le message étant, pour lui, inaudible, du vent, nul, une gesticulation labiale.
Barbosa lui posa une main sur l’épaule :
« …ssiou ! David ! M’entendez-vous ? »
Il hocha la tête, et, sans un mot d’explication, il se leva et, lentement, calculant précautionneusement ses mouvements, comme dirigeant un appareil dont certains systèmes clefs avaient cessé de fonctionner correctement, il se dirigea vers la cuisine, séparé du salon par un grand bar américain, puis se servit un verre d’eau, chacun de ses gestes étant au ralenti, engourdis, difficiles, en lutte contre une léthargie morbide.
Barbosa se leva à son tour, vint se placer devant lui et lui demanda, doucement, murmurant presque :
« David, je dois vous le demander : savez-vous où se trouve l’individu dont la véritable identité nous est inconnue à l’heure actuelle, connu dans ce pays sous le pseudonyme de Rachid Alpharabius Paprika ? »

mardi 17 mai 2011

5. Nuit spirituelle

David Bardessieu était rentré chez lui – ce qui était géographiquement juste, mais, tristement, ontologiquement inexact.
Il se souvenait parfaitement de son adresse, une charmante maison en briques rouges dans une rue calme et ombragée du West Village, non loin du Corner Bistro et de ses fameux burgers, et il avait pu sans problème l’indiquer au chauffeur du taxi.
Il voyait défiler les structures de métal, de briques, de béton et de verre plantées dans l’asphalte des rues, lourdes, obstruant le ciel, les piétons comme les atomes d’une grande masse mouvante sans âme, sans autre raison d’être que de grouiller et de se disperser partout dans la ville. Comme une grande fourmilière, les spécimens formant une société organisée, chacun ayant un rôle, un statut, une tenue idoine, et tous suivant un itinéraire qui leur était propre.
De derrière la vitre du véhicule, il éprouvait la sensation d’être coupée de ce grand flot d’existence, de n’en être plus qu’un simple spectateur. Il connaissait les noms et fonctions de nombreux bâtiments qu’il croisait sur sa route – bibliothèques municipales, sièges administratifs de sociétés multinationales, monuments historiques, musées, édifices à l’architecture audacieuse – le chemin à suivre lui était familier – emprunter la 9ème Avenue, où la circulation était meilleure que sur la 7ème, puis prendre la 14ème rue jusqu’à Washington Street, puis Abingdon, la 8ème et enfin Jane Street – sans avoir à réfléchir, il sut glisser sa carte de crédit dans la fente pratiquée à cet effet à l’arrière du siège du conducteur afin de payer sa course, puis, extirpant son corps encore rompu par les longues semaines de réhabilitation, faire les quelques pas le menant juste devant chez lui – il reconnaissait sa maison et la porte d’entrée qu’il avait mille fois franchie – mais rien de tout cela n’était plus naturel. Tout cela créait désormais un pincement d’inquiétude dans ses tripes.
Une fois à l’intérieur, il n’éprouva pas d’autres émotions : il était matériellement chez lui, rien de plus. Le ménage avait été soigneusement fait en son absence. Tout était propre et en ordre, les meubles avaient même été dépoussiérés, ainsi que le frigo et les armoires de la cuisine approvisionnés. Une gerbe de fleurs trônait sur la table du salon, accompagnée d’une lettre autographe de la main de Sarah Roberts, son assistante, et d’une carte générique de meilleurs vœux de rétablissement signée par tous ses employés. La lettre disait en substance, après les formulations de politesse d’usage, que de nombreuses affaires requéraient d’urgence son attention et qu’elle viendrait lui rendre visite à son domicile dès le lendemain. Il nota aussi – constatation qui lui causa un surcroît de tristesse – qu’il n’y avait pas de mot de la part de son compère Ralph, et qu’il n’avait d’ailleurs pas même signé la carte de vœux. Les larmes lui vinrent aux yeux en face de tant d’indélicatesse de la part de son ami – la seule personne à laquelle il lui arriva de songer durant son hospitalisation, se demandant parfois si elle viendrait finalement lui rendre visite ce jour-là.
David Bardessieu fit un tour de son intérieur, comme un fantôme hantant sa propre demeure, traînant les pieds, le regard atone, bouche ouverte et lèvre pendante. Tout était tel que sa mémoire en avait conservé le souvenir : l’ameublement dans le style urbain contemporain, ainsi que l’avait décrit le décorateur d’intérieur, fonctionnel et sans ornementations superflues, lignes épurées et tons neutres, donnant via une baie vitrée sur un petit jardin sec japonais, avec ses rochers mousseux et ses motifs de vagues dessinés sur le gravier ; au premier étage, les chambres à coucher impeccables comme celles d’un hôtel pour jeunes cadres supérieurs branchés, le vaste dressing-room contenant la panoplie de ses accoutrements, ses vestes et ses chemises suspendues aux cintres par tons et couleurs, ses pantalons, ses cravates, ses chaussures parfaitement arrangés par styles et saisons, toutes les grandes marques françaises, anglaises et italiennes étant, selon les prescriptions de l’élégance, représentées ; au deuxième étage, sa bibliothèque et son bureau, en contraste avec le reste de la résidence – « regrettable » selon le styliste d’intérieur aux principes élevés – lambrissés de bois précieux selon le plus pur style classique, ornementés de copies de tableaux de maîtres et de livres qu’ils n’avaient jamais lu, achetés en gros pour les besoins de la décoration.
Si en effectuant ce tour du propriétaire, il eut quelque idée de déceler dans l’intimité de son chez-lui des traces ou des indices de son caractère, afin de se rassurer sur sa permanence après son accident peut-être, ce fut sans résultat probant. Il n’y avait rien dans cette maison qu’il avait acheté et fait décorer par procuration qui portât une empreinte de sa personnalité. Elle était une sorte de patchwork sans cohésion ni âme d’éléments reflétant les dernières modes et les canons insipides de l’opulence. Il s’était probablement déjà fait cette observation auparavant, mais cela n’avait pas dû alors avoir une bien grande importance, au contraire même il s’en était certainement réjoui comme d’un manteau d’une marque de renom, porté pour le prestige conféré par le prix exorbitant de son étiquette bien plus que pour se tenir chaud ou faire preuve d’originalité. Mais maintenant, quand bien même y fut-il jamais véritablement, il n’était plus ici chez lui. Il était dans un lieu étranger et froid.
David Bardessieu raisonnait autant qu’il le pouvait pour se rassurer : tu as été la victime d’un horrible accident, tu es encore sous le choc, exténué, fragile, mais bientôt cela ira mieux, sois fort, fais un pas l’un après l’autre, respire profondément et continue… Continue quoi au juste ? À vivre, à se battre... Les mêmes poncifs décoratifs appliqués au cœur brûlant de son être. Les médecins lui avaient bien expliqué qu’anxiété et dépression étaient des séquelles courantes du type de traumatisme grave qu’il avait enduré, mais c’était bien difficile à appréhender qu’un état psychique, une constriction de l’âme telle que la sienne, puisse être causé par un dysfonctionnement mécanique si prosaïque.
Traînant sa carcasse, il se cuisina un léger dîner, plutôt pour se sustenter que parce qu’il ressentait de la faim, avala ses pilules, puis il s’endormit sur le canapé en regardant la télévision.

Il se réveilla en sursaut. Avait-il fait un cauchemar ? Il n’en gardait aucun souvenir. Une virulente douleur perçait sa tête de part en part – avait-il revu en pensée la rencontre fatale ? Son souffle était oppressé, il était recouvert d’une suée froide.
Il éteignit le téléviseur qui continuait à glapir et à émettre des flashs de lumière spectrale, et tout fut immobile et silencieux. Il en resta pétrifié : seule la douleur physique, intense et vibrante dans sa tête, témoignait encore de la réalité de l’existence de l’univers, de son existence à lui. Le salon, sous la luminosité faible et circoncise d’une seule lampe posée sur le guéridon à la droite du canapé, paraissait une sorte de mirage, un décor rongé de zones d’ombre, une façade sans profondeur ni rien derrière. Il n’entendait pas le moindre son : ni le souffle du vent dehors, ni le passage d’une automobile dans la rue, ni le tic-tac du mécanisme d’une horloge. Seul le déchirement dans sa tête existait.
Pendant un long moment, il resta sans bouger. Peut-être craignait-il qu’au premier de ses gestes ou son produit par sa faute tout éclatât et s’effondrât en un big crush et cessât d’exister. Il restait droit, figé sur place, en proie à un égarement total et un mal de tête absolu. Peut-être était-ce juste sa cervelle qui allait éclater – BOUM !, comme dans un film de série B, en une explosion volcanique qui ne lui laisserait plus qu’un moignon de cou sur un corps empoté et grotesque.
Profitant d’un sursaut de rébellion, il finit par se lever, et rien ne disparut ni le décor ni la douleur. Il ingurgita à l’aide d’un grand verre d’eau un cocktail de pilules anti- – analgésiques, antidépresseurs, anti-inflammatoires, etc. Puis il ne sut quoi faire. Debout dans sa cuisine, seul au milieu de la nuit, il ne parvenait pas à imaginer les faits et gestes de son futur immédiat – il n’y avait que du blanc, ou du noir, selon les interprétations. Il avait beau se concentrer autant qu’il le pouvait, il ne parvenait pas à dessiner une ligne de conduite qui, partant de l’instant présent, se chargerait de prospecter et de forer les ténèbres du moment à venir. Cette constatation brutale lui fit froid dans le dos : sa capacité imaginative avait-elle été atrophiée au point qu’il n’était plus en mesure d’accomplir l’une des activités les plus basiques de l’intelligence humaine, celle d’anticiper et de prévoir, de se créer en esprit comme un film pour nous guider, déroulant même les plus élémentaires des actions à accomplir et leurs possibles conséquences. C’était être plongé dans une nuit noire sans la moindre lumière pour nous guider, dans l’incapacité de voir venir les obstacles, et, pire encore, sans espoir de trouver un chemin…
Dans sa déréliction, son regard tomba sur les fleurs disposées sur la table du salon. Elles étaient comme une tâche de couleurs dans l’obscurité, émanant quelque chose d’immatériel au centre de la pièce froide et inanimée. Il crut même, de la distance où il se tenait, percevoir et humer leur parfum délicat. Pourpres, dorées, blanches comme des tachetures de neige immaculée, par la grâce d’un effluve mystique, elles évoquèrent des images dans son esprit et le ramenèrent à la vie. On avait pensé à lui, on s’inquiétait pour lui, il était un élément essentiel dans une chaîne de relations et une communauté d’intérêts. Il sut alors ce qu’il avait à faire.
Sur son bureau, Sarah avait organisé le courrier qui s’était accumulé durant sa longue absence en piles thématiques : factures ; invitations mondaines et demandes de contributions philanthropiques ; journaux et magazines ; prospectus et catalogues ; et, en un tas minuscule comparé aux autres, personnel et divers – « personnel » ne méritant pas même sa propre catégorie. Il fourragea immédiatement parmi ces derniers papiers, s’imaginant peut-être y découvrir quelque chose qui fut comme une prolongation de l’illumination produite par la vision du bouquet de fleurs. Mais sa déception fut grande : il n’y trouva que des cartes postales envoyées par quelques connaissances du lieu de leur villégiature saisonnière avant que la nouvelle de son accident ne soit parvenue jusqu’à eux, puis des cartes de vœux de prompt rétablissement de la part des mêmes personnes une fois son attaque connue, ainsi qu’un petit nombre de faire-part et de documents et formulaires administratifs.
Il se rabattit alors sur sa messagerie électronique personnelle – les affaires pouvaient attendre le lendemain et son entretien avec son assistante. Parmi les innombrables pourriels et demandes « d’amitié » via toutes sortes de réseaux sociaux, sa chasse fut médiocre. Anna et Bérénice n’avaient pas insisté bien longtemps avant de cesser tout contact avec lui en réponse à sa disparition soudaine. À leur décharge, les ayant tenu à l’écart de ses relations mondaines et professionnelles, il ne leur avait pas laissé beaucoup de recours pour chercher à découvrir ce qui lui était arrivé. Leurs emails, au début interrogatifs et inquiets, avaient très vite tourné en missives de dépit et d’insulte, puis plus rien – elles lui avaient bien laissé deux ou trois messages sur le répondeur de son IPhone, mais comme il avait coutume de ne jamais répondre à son téléphone portable, elles avaient là aussi bien vite abandonné. De même, d’autres connaissances lui demandaient de ses nouvelles et les raisons de son silence radio, mais rapidement cessaient tout simplement de lui écrire. Il semblait que personne, au-delà du cercle de ses relations professionnelles, n’ait fait l’effort supplémentaire de rechercher la raison de son évanouissement soudain de toute vie sociale depuis plusieurs mois.
Il trouva malgré tout un email dont l’en-tête, telle une balise d’espérance au milieu de toute cette indifférence aussi grise que l’écran de son ordinateur, indiquait qu’il datait du jour même de son agression – il le savait parce qu’on le lui avait ensuite communiqué plutôt que parce qu’il s’en souvenait – et qu’il était en provenance de nulle autre que Ralph. D’une main tremblotante, il dirigea la souris et cliqua, faisant apparaitre ce message succinct :
« David, je dois m’absenter d’urgence pour des raisons d’ordre personnelle. Je te prie de m’excuser de ne pas t’avoir averti plus tôt et de te laisser ainsi seul au gouvernail du DUB & RAP. Je te fais signe très prochainement. Adieu, mon ami ».

Les pilules avaient dû avoir fait leur effet. Il avait, pendant une durée indéterminable, oscillé entre un sommeil lourd et non naturel et une veille prostrée, les yeux ouverts mais sans pensées ni sentiments. Par moments, des images du passé surgissaient sans raison – ou peut-être étaient-ce des rêves ? – telles des revenants en provenance d’un temps et d’individus qui n’étaient plus – ou qui n’avaient peut-être jamais été ? Des images de ses parents, de la ville de sa naissance, de son école et de ses anciens camarades, sans liens entre elles, des visions fugitives, parfois figées comme des photographies, en noir et blanc, surannées et salies comme d’antiques daguerréotypes, ou bien vivaces et colorées comme une réalité hallucinée.
Son père, aux derniers jours, d’une extrême maigreur, presque un squelette, dévoré par le cancer, reposant sur son lit de mort. Julie l’invitant timidement à venir passer le week-end dans la maison de ses parents en Normandie. Son père n’osant plus lui parler d’égal à égal depuis son admission à Polytechnique, un accomplissement l’emplissant de fierté et de chagrin à la fois, semble-t-il, une victoire et une trahison. Mme Hamon, sa professeur de mathématiques, qui fait son éloge devant toute la classe, et l’immense fierté qu’il éprouve alors. Sa mère qui surveille le progrès de ses devoirs tout en préparant le diner, apparaissant régulièrement à la porte de la cuisine et jetant un regard sévère pour s’assurer qu’il est toujours bien à la tâche et non pas en train de jouer ou de regarder la télévision. Le jour de sa première communion, la honte qu’il ressent d’être paradé dans le quartier en robe blanche, et la décision irréversible qu’il prend de renier la Foi de sa mère. Le jour de la rentrée des classes, le gros Bertrand qui lui fait un croche-pied, et, alors qu’il est à terre, ne voyant plus que le visage de son agresseur, rigolard et insolent, l’irrépressible désir de meurtre qui l’envahit...
Quand il reprit quelque peu conscience, il réalisa qu’il était toujours assis à son bureau et… qu’il pleurait.
Un cri monta en lui : pourquoi personne n’était-il venu lui rendre visite ! N’y aura-t-il personne pour le secourir dans sa détresse ?
Plus rien n’avait aucun sens pour David Bardessieu. Il était absolument seul, et tel un tourbillon ce sentiment aspirait en lui tout le reste. Et pour la première fois peut-être lui vint l’idée de mourir. Quel autre choix s’offrait à lui ? Le passé ne signifiait plus rien – des images fantomatiques, mirage d’une autre vie – et le futur, dans sa condition, ne semblait rien d’autre qu’une nuit noire pleine de terreurs. S’il disparaissait, qui, d’ailleurs, en serait chagriné ? Il n’abandonnerait personne puisqu’il n’y avait personne dans sa vie. Cela semblait simple – enfin il était capable de former en images les étapes à suivre pour parvenir à son but : il lui suffisait de faire glisser sa ceinture hors de son pantalon, puis de grimper sur une chaise, de faire passer la ceinture autour de son cou et de l’attacher au crochet du plafond, qui avait semblé inutile jusqu’à présent, puis… Il ne souffrirait probablement pas. Ce serait propre et rapide. Plutôt la pendaison que de continuer à vivre ainsi, seul au monde, un courant glacial fluant en permanence dans les veines, n’étant plus que le débris de l’homme qu’il avait été.
Mais il ne bougeait pas. Il ne parvenait pas à faire les derniers pas. Il n’avait plus d’énergie, de forces, plus rien. Peut-être allait-il finalement s’exécuter et accomplir son funeste dessein quand, du coin de l’œil, il aperçut une forme étrange. C’était une forme humaine. Il tourna la tête, mais elle avait disparu. Pourtant, il sentait qu’elle se cachait toujours quelque part dans les coins d’ombre de son bureau. Oui, elle était bien là, toujours évitant son regard mais dont il pouvait deviner la présence, se cachant dans les angles obscurs de son champ de vision.
Enfin, elle parla, et ce qu’elle dit pénétra profondément en lui : « Serait-il possible que tu sois déjà mort ? »

lundi 16 mai 2011

4. Sébastien Pétrakis, déboussolé, seul au monde.

Après un interrogatoire serré, la police relâcha Sébastien Pétrakis, avec une injonction de rester dans un périmètre de trente kilomètres autour de chez lui malgré tout. Il était à peu près impossible de lui mettre cet horrible meurtre sur le dos et même un commissaire particulièrement malhonnête en mal de résultat n'aurait probablement pas osé : il venait de rentrer dans le squat, ce dont le lieutenant chargé de l'enquête avait pu témoigner, aucune arme n'avait été retrouvée, pas plus sur lui qu'autre part dans l'immeuble, il était inconnu des services de police et visiblement terrorisé. Enfin, il n'avait rien à se reprocher, même pas une boulette de hasch en poche. Les policiers présents le sermonnèrent tout de même en raison de sa présence dans ce lieu de perdition, ce qui était bien le moins. Sébastien ne leur en voulut même pas, il acquiesçait à tout ce qu'ils disaient. Il n'avait jamais réussi à partager la haine du flic qu'il était de bon ton, dans sa génération, d'arborer et d'exprimer le plus souvent possible, au moyen de phrases toutes faites ou de citations tirées d'une chanson de NTM, ou de toute autre méthode du même acabit, peu importait : ce n'était là que code, shiboleth, signe de reconnaissance, réflexe grégaire, brame d'une jeunesse paradoxale signifiant à peu près « je suis rebelle, comme tout le monde ». Sébastien se pliait docilement à l'exercice. Il ne tenait pas à être mis à l'écart pour cette futilité et ne ressentait aucun besoin d'aller contre. Il n'y avait aucun tort à redresser, aucune cause à défendre. A peine avait-il d'ailleurs conceptualisé la chose. Il chantait Ministère AMER à tue-tête et sans y penser dès que nécessaire, dès que les convenances sociales l'exigeaient ; mais de haine au cœur, point.


La nausée, en revanche, ne l'avait pas quitté. Il se trouvait quai des orfèvres, sur l'île de la Cité. Il était complètement perdu, en état de choc, comme étourdi, ne sachant que faire ni où aller. Il lui fallait de l'aide. Son passe navigo était toujours au squat et il était hors de question d'y retourner. Cette seule pensée lui provoquait une sueur froide. Il croyait voir encore les yeux morts du Libanais. L'endroit devait d'ailleurs être barré par la police. Il dégaina d'une main moite son téléphone et déroula l'intégralité du répertoire qu'il avait touffu, car Sébastien Pétrakis plaçait l'amitié très haut. Au monde n'existaient que ses amis, en grand nombre, avec qui il passait le plus clair de son temps, lorsqu'il n'étudiait pas, et encore (les études étant, contrairement à ce qu'on pourrait croire, un excellent moyen de se trouver en compagnie). Il avait bien du mal à consacrer à la solitude les heures nécessaires. Seul chez lui, il ne tenait plus en place, à moins d'être copieusement défoncé, auquel cas il se lançait dans des activités aussi constructives que le jeu vidéo ou l'écriture de son blog ce qui, selon les cas, le plongeait dans la déprime ou l'exaltation,. Dans les circonstances présentes, cela ne le tentait pas beaucoup. Il trouvait la perspective d'un confort social bien plus rassurante. Son univers entier avait basculé durant ces quelques heures, non pas tant à cause de son séjour au poste, qui ne l'avait guère traumatisé et s'était déroulé comme dans un songe, qu'en raison de cette vision infernale qui, elle, s'était durablement imprimée entre les méandres gris de son cerveau plissé : Sébastien Pétrakis avait contemplé la mort. Elle avait pris la forme d'un libanais d'une quarantaine d'années, aux yeux fixes et à la cervelle apparente. Il ne voulait plus y penser, il voulait voir une autre tête, raconter le tout, s'en débarrasser, passer à autre chose. Il continuait de faire défiler son répertoire, sans que son regard ne parvînt à se fixer sur un nom.


Il n'y avait pas vraiment songé jusqu'à présent, à la mort, privilège de la jeunesse probablement. Elle faisait là une entrée très remarquée. Il parut toutefois la reconnaître, et s'en souvint soudain : cette angoisse l'avait déjà visité, dans la petite enfance. En vacances à la mer, au milieu de sa famille réunie, durant sa sixième année peut-être (où était-ce la huitième, après la mort de son grand-père ?), il avait brusquement réalisé qu'il mourrait un jour. Il s'était consolé dans les bras de sa mère. « Depuis, rien », se disait-il. « Elle n'avait plus réapparu ». Il avait bien tort. Comme nous l'avons constaté, c'était un homme sujet à l'angoisse dans beaucoup de situations. Mais il se disait que non. Il faisait profession d'être cool. En réalité, la peur de la mort ne l'avait plus quitté depuis, seulement, tel le chasseur patient et déterminé, elle s'était fondue dans le paysage, elle avait observé sa proie de loin, guettant ses habitudes, ses chemins de pensée ; elle savait tout de lui maintenant, comment l'atteindre, comment le blesser, sans que jamais il ne l'aperçût. Elle avait contourné tout ses mécanismes défensifs et lui ne l'avait pas même nommée. Mieux, il était persuadé qu'elle lui était toute étrangère, qu'il ne la connaissait pas, ne savait pas ce que c'était, qu'il n'était pas quelqu'un d'angoissé, bien au contraire. Telle était la stratégie qu'elle avait adoptée. A grand succès : Sébastien Pétrakis était rongé d'angoisses souterraines, de forces ensevelies qui, au premier ébranlement, à la première fissure, déclencheraient leur feu et leur colère grondante. L'inconscient était bâti sur les pentes du Vésuve. Le voici pétrifié.


Il ne bougeait plus un muscle. Ses yeux refusaient de lire, ses doigts d'actionner le téléphone. Il n'était finalement pas sûr de pouvoir raconter cela à l'un de ses nombreux amis pris au hasard, faute de savoir comment il allait réagir, s'il n'allait pas craquer et s'effondrer en larmes dans les bras de celui choisi pour l'exercice; il ne pouvait ainsi se résigner à appeler qui que ce fût. Avalant une profonde goulée d'air, il chercha l'inspiration pour sortir du dilemme. Être seul dans la tempête, ou trouver quelqu'un devant qui il n'aurait pas honte de pleurer. Rachid. Rachid Alpharabius. Cet étrange personnage rentré dans sa vie il y a cinq ans de cela. Un être mystérieux, exotique, très différent des autres, en qui Sébastien avait une grande confiance. Il avait pris l'habitude de lui raconter sa vie, ou plutôt de la lui écrire : n'étant pas réellement un homme de dialogue et d'échanges dès qu'il s'agissait de sentiments, il lui avait un jour, au sommet de l'ivresse, communiqué l'adresse et les codes d'accès de son blog, fermé au public et dont Rachid était devenu pour ainsi dire le seul lecteur (peut-être un lointain cousin traînait-il lui aussi quelquefois entre ses pages, mais ce n'était pas bien sûr, et il était très lointain). Or, Sébastien y racontait par le menu tout le détail de sa vie, jour après jour, il ne rechignait pas à y étaler le fond de sa pensée. Que Rachid le lût ne lui posait pas de problème et même, cela avait renforcé au cours des années sa confiance envers lui, si bien qu'il était actuellement ce qu'il avait de plus proche d'un confident, une personne avec laquelle, pensait-il, il pourrait pleurer.


Il pianota, les doigts libérés d'un grand poids, trouva le numéro et lança l'appel. Rien. Toujours rien. Il ne l'avait toujours pas rappelé après le lapin, qui semblait vieux d'un siècle à Sébastien. Mais que faisait-il donc ? Où était-il passé ? Peut-être avait-il un peu honte de ne pas s'être présenté, et attendait-il un moment avant de le rappeler, le temps de composer une excuse valable ou de trouver la force de lui avouer sans fard qu'il avait eu la flemme, que telle ou telle autre occasion s'était présentée et qu'il n'avait pu honorer leur rendez-vous, qu'il en était navré et qu'il tenait à lui présenter les plus sincères excuses. Il faisait parfois cela. Sébastien ne lui en voulait jamais, ou alors pas longtemps, un peu sur le coup peut-être, mais c'était rapidement oublié, Rachid devait bien le savoir, mais il s'entêtait. Il lui laissa un message laconique, demandant de le rappeler. Mais il finit par se dire que le meilleur moyen de le joindre, de s'ouvrir à quelqu'un de sa traumatisante rencontre avec la mort, était de raconter tout cela dans son blog, que Rachid lirait à coup sûr. Il pouvait le faire à l'instant, depuis son smartphone.

C'est ainsi qu'il découvrit l'existence de David Bardessieu.