7. Où est Ralph ?
Les affaires de David Bardessieu étaient au plus mal. Il se trouvait que depuis le jour même de son attaque, son associé, Rachid Alpharabius Paprika, avait mystérieusement disparu, laissant leur entreprise commune quasiment à l’abandon, telle une nef sans pilote sur le traitre océan de la spéculation financière. Roger Siemen, leur Directeur des Opérations, assisté de la laborieuse Sarah Roberts, avait bien fait ce qu’il avait pu en l’absence des deux têtes, mais le secret de leur fortune fabuleuse tenait justement dans la combinaison du froid jugement analytique du DUB et de l’intuition géniale du RAP, coincidentia oppositorum miraculeuse sans laquelle il ne restait plus qu’un banal fond d’investissement en proie à une conjoncture économique très défavorable – que les autochtones avaient nommé en référence à la crise économique des années trente, « The Great Recession ». Sans cette conjonction alchimique du Soufre et du Mercure, la transmutation du vil métal du quotidien en or rutilant s’avérait impossible, ou tout du moins fortement compromise tant les éléments restants étaient alors incapables de travailler et de s’unir harmonieusement.
Comme des adolescents surexcités ayant à raconter et rapporter tant de choses à la fois au meneur impassible de leur clan, Sarah puis Roger défilèrent chez lui, les bras chargés de dossiers, de papiers à signer, de chiffres à examiner, de décisions à entériner, et, à l’instar d’un volcan dont la pression gazeuse s’était trop longtemps accumulée dans le chambre magmatique, déversèrent sur lui le trop-plein qui s’était comprimé en son absence, et celle de Ralph, en un torrent logorrhéique nerveux, faisant bien comprendre à force de moues et de gesticulations ostentatoires la surcharge indue de travail et de responsabilités qu’ils avaient stoïquement supporté – étant donné les circonstances « terribles » – jusqu’à ce point. De plus la police n’avait cessé de les harasser, farfouillant dans les bureaux, examinant chiffres et bilans, interrogeant les employés un à un, insistant en particulier sur la personne de Ralph et sa mystérieuse disparition.
Ce fut un David Bardessieu bien changé qu’ils découvrirent. En face de leurs requêtes, de leurs insistances témoignant de l’urgence de la situation, de leur fébrilité et de leurs inquiétudes, il resta, tout autour du clignotement convulsif de son sourcil, impénétrable. Au début, ils tâchèrent de le ménager, ne voulant pas le brusquer ou risquer de contrarier sa convalescence – son visage figé, comme de pierre, la lenteur de ses réponses, cherchant ses mots et s’exprimant parfois avec difficulté, son maintien général quelque peu haché, ses mouvements saccadés, ayant perdu son naturel élégant et assuré, la large cicatrice barrant son crâne rasé ; tout indiquait une perte importante de moyens et une santé encore précaire, malheureusement peut-être pour toujours – mais, quand il daignait leur répondre, il faisait preuve de la même intelligence et clarté remarquables. Seulement, il manquait quelque chose qu’ils ne parvenaient pas à identifier précisément. Il parlait posément, trébuchant parfois sur les mots ou suspendant son discours pendant un long intervalle de silence, le regard semblant tout à fait absent, au demeurant pointant avec une précision mathématique les difficultés et les solutions des problèmes qu’ils lui posaient, mais il n’y avait plus ce feu en lui, cette passion de la réflexion et de la prise de décision – qui se montrait auparavant si éloquemment dans une attitude d’intense concentration, stylo à la bouche, suspendu au-dessus d’une feuille de papier ou y grattant des figures hermétiques à une vitesse fulgurante, puis au cri de triomphe et à l’éclair dans son regard une fois tout décomposé en ses éléments constituants puis réunifié, expliqué, compris et surmonté.
Devant cette apparente indifférence de la part de leur chef, qui ressemblait, malgré les circonstances atténuantes, à une mollesse coupable, ni l’assistante ni le directeur ne purent se contenir bien longtemps. Ils finirent par ouvrir en grand les vannes, brandissant et déployant toutes sortes de documents sous ses yeux, répétant inlassablement cette même question : quand se sentira-t-il capable de retourner au bureau ? Une fois, il eut alors cette réponse – faite à l’un ou à l’autre ; peut-être aux deux – inimaginable avant son accident, et qui leur glaça le sang : peut-être valait-il mieux, dans ces circonstances, fermer boutique définitivement. La réplique ne tarda pas, fusante, avec toute la hargne du petit personnel pour le propriétaire nanti, frivole et insouciant des difficultés de leur existence – aussi, plus prudente que l’adorateur d’Hermès de la fable, terrifiée à l’idée de perdre l’oie aux œufs d’or : ne devait-il pas penser à ses employés ? Que deviendraient-ils ? Ils comptaient sur lui. N’avaient-ils pas des responsabilités quasi sacrées envers eux ?
Cela le laissa absorbé pendant un long moment dans ses réflexions. Finalement, il leur assura qu’il se sentait de mieux en mieux et qu’il serait très bientôt en mesure de reprendre pleinement ses activités – ce qui, bien sûr, était un pieux mensonge, bien que rien ne soit moins sûr qu’il en fut conscient au moment de le prononcer.
La police vint ensuite lui rendre visite, en la personne de deux inspecteurs trapus et joufflus, impeccablement rasés, empestant l’eau de Cologne et attifés de cravates criardes, Barbosa et Heart du Midtown North Precinct.
Ils prétendirent lui avoir rendu visite à l’hôpital, ce dont il ne gardait aucun souvenir, et ils demandèrent très poliment des nouvelles de sa santé. Il les fit s’assoir dans le salon et, dans un élan mimétique – se trouvant probablement comme plongé dans une série télévisuelle – il leur offrit « a cup of tea ? », contrefaisant de son mieux le plus pur accent britannique. Ils déclinèrent l’offre sans cérémonie, et, ainsi qu’il l’avait présagé, il se retrouva bien vite dans une atmosphère de meurtre et de mystère, dans le cadre de la capitale de la haute finance au lieu d’un cottage anglais.
BARBOSA : Monsieur Bardissiou …
DUB : Appelez-moi David, c’est encore préférable à ce que vous écorchiez mon nom.
BARBOSA : Euh… David, je voudrais commencer par vous assurer que nous mettons tout en œuvre afin de découvrir l’identité de votre agresseur…
DUB : Quelles pistes poursuivez-vous ?
David Bardessieu était dans une sorte de transe, devenant comme un personnage de ces séries télévisées qu’il avait tant regardé – la victime hautaine, expatrié distingué et peu impressionné par les policiers aux manières fort communes (mais, comme il se doit, derrière la couche rustique, très compétents et finauds).
HEART, d’un ton légèrement plus brusque que son collègue : Justement, nous aurions besoin d’éclaircir quelques points d’ombre avec votre aide. Quel souvenir conservez-vous de votre attaque ?
DUB : Aucun.
BARBOSA : Avez-vous pu ne serait-ce qu’entrevoir l’agresseur ? Peut-être juste son sexe ou sa couleur de peau ? Sa tenue vestimentaire ?
DUB : Je viens de vous dire que je n’en gardais aucun souvenir. Les médecins appellent cela une amnésie rétrograde. Je ne me souviens plus non plus de plusieurs semaines précédant mon attaque. Mais cela signifie-t-il que vous n’avez aucune idée de qui il peut s’agir ?
HEART, bourru : À l’heure actuelle, nous explorons encore toutes les possibilités. À votre connaissance, avez-vous des ennemis qui seraient prêts à en venir à de telles extrémités ? Avez-vous déjà reçu des menaces ? De la part d’un employé remercié, d’un client qui se serait senti lésé, ou d’un rival jaloux peut-être ?
DUB : Non. Et je crois comprendre que vous êtes bien placés pour savoir qu’aucun de mes clients n’a jamais été « lésé ». Il n’y a pas de Bernie Madoff ici. Notre comptabilité est transparente.
BARBOSA : Oui, oui, bien sûr. Tout semble indiquer que l’individu était à la recherche de quelque chose dans vos locaux. Vous auriez alors fait irruption et il aurait paniqué, ouvrant le feu sur vous. Mais, selon Monsieur Siemen et vos employés, rien ne semble avoir été dérobé. Auriez-vous une idée de ce qu’il pouvait bien chercher à se procurer ?
David Bardessieu resta silencieux un moment – peut-être tâchant de concentrer sa mémoire. Les deux inspecteurs l’observaient civilement, lui laissant tout le temps nécessaire à la réflexion.
DUB : Eh bien, oui, je suppose qu’il est possible qu’il ait cherché à s’infiltrer dans nos systèmes informatiques et à obtenir des informations sur l’un de nos clients. Vous savez, nous gérons le portefeuille de quelques personnalités importantes. Mais ces données sont extrêmement bien protégées. Vous devriez vous adressez à Roger Siemen pour ces questions.
HEART, à brûle-pourpoint : Connaissez-vous bien Monsieur Paprika ?
DUB : Ralph ? Oui, je crois. Autant qu’il est possible de le connaître. Pourquoi ?
HEART : Ne trouvez-vous pas sa disparition subite, le jour même des faits, suspecte ?
DUB : … Je ne sais pas…
BARBOSA : D’autant qu’aucune effraction n’a été constatée. Il semblerait que le malfaiteur ait bénéficié de l’aide de quelqu’un de chez vous. Une dizaine de minutes avant votre arrivée sur les lieux, vos systèmes de sécurité ont enregistré l’usage de la carte magnétique de Monsieur Paprika à la porte d’entrée.
DUB : Mais… C’est absurde. Jamais Ralph ne m’aurait tiré dessus. Quand bien même, il serait venu au bureau pour accomplir, selon vous, quelque activité louche – ce que je ne crois pas une seconde – en me voyant arriver, il n’aurait pas eu besoin de se cacher ou de m’attaquer. C’est son bureau autant que le mien, enfin !
HEART : Que savez-vous de Monsieur Paprika ?
Là, de nouveau, il s’interrompit brusquement. Il fixait les deux policiers d’un regard vide, incapable de répondre quoi que ce soit.
Après un intervalle de temps suffisamment long :
BARBOSA : Monsieur Bardissiou ?
Que savait-il au sujet de Ralph ? Il ne s’était jamais posé cette question – du moins autant qu’il s’en souvienne. Pas grand-chose en vérité. Certainement sa mémoire était défectueuse à ce sujet : le visage même de son ami et associé commençait à s’estomper dans son esprit.
BARBOSA : Monsieur Bardissiou ?
DUB : Oui ?... Euh, David, je vous en prie.
BARBOSA : Vous sentez-vous bien ? Peut-être vaudrait-il mieux reprendre cet entretien ultérieurement…
DUB : Non, non, ça va. Continuons, je vous prie.
HEART : Que savez-vous au juste sur votre associé, Monsieur Paprika ?
DUB : C’est idiot, je ne sais plus trop… C’est un homme doux, très cultivé, polyglotte et cosmopolite. D’une grande finesse d’esprit. Plutôt solitaire, autant que je sache. Et certainement, doué d’un jugement quasi surnaturel en ce qui concerne les marchés financiers.
BARBOSA : comment vous êtes-vous rencontré ?
DUB : Je… Je ne me souviens plus… Ah, si ! Au club d’échec du M.I.T. Nous y étions les plus forts joueurs.
BARBOSA : Et vous vous êtes liés d’amitié ?
DUB : Oui. Nous partagions une passion pour les abstractions mathématiques et nous avons passé de nombreuses soirées à nous entretenir à ce sujet, ainsi qu’aux diverses ramifications métaphysiques, quand nous ne nous affrontions pas aux échecs. Je me souviens maintenant, nous éprouvions le plus grand mépris pour ceux que nous appelions les « calculateurs instantanés », sans un véritable sens mathématique de ce qu’ils faisaient, et nous nous amusions à pousser le plus loin possible la concaténation, le but ultime étant de parvenir jusqu’à l’Un néoplatonicien, Ralph s’amusait-il parfois à commenter, si je ne m’abuse.
HEART : OK, très bien. Et avait-il alors des fréquentations, disons inhabituelles ? Était-il membre de clubs ou d’associations, peut-être ?
DUB : Mis à part le club d’échec… Non, je ne crois pas.
BARBOSA : Vous a-t-il parlé de son pays d’origine ?
DUB :…
HEART : Ou de sa famille ?
DUB : Oui… Non…
BARBOSA : Étiez-vous au courant de ses voyages fréquents au Moyen-Orient ? En connaissez-vous les raisons ?
DUB : Ma foi, il s’occupe de nos comptes et de nos clients là-bas…
HEART : Avez-vous des clients en Iran ou en Irak ?
DUB : … Non… Je ne crois pas…
HEART : Lui connaissez-vous une affiliation politique ?
DUB : Heu…
BARBOSA : Vous entretenait-il de ce qu’il pensait des États-Unis d’Amérique et de sa politique internationale ?
DUB : Heu...
HEART : Et de sa foi religieuse ?
DUB : Symboliste ! Mais enfin, qu’est-ce que cela veut dire ! Ralph n’est ni un extrémiste islamique ni un terroriste, si c’est là où vous voulez en venir !
HEART : Connaissez-vous sa véritable identité ?
DUB : Quoi !?
David Bardessieu eut un étourdissement, une sensation de tournoiement vertigineuse provoquant un retrait défensif intérieur, et il ne put entendre ce que le policier lui communiqua alors, ses lèvres s’entrouvrant manifestement mais le message étant, pour lui, inaudible, du vent, nul, une gesticulation labiale.
Barbosa lui posa une main sur l’épaule :
« …ssiou ! David ! M’entendez-vous ? »
Il hocha la tête, et, sans un mot d’explication, il se leva et, lentement, calculant précautionneusement ses mouvements, comme dirigeant un appareil dont certains systèmes clefs avaient cessé de fonctionner correctement, il se dirigea vers la cuisine, séparé du salon par un grand bar américain, puis se servit un verre d’eau, chacun de ses gestes étant au ralenti, engourdis, difficiles, en lutte contre une léthargie morbide.
Barbosa se leva à son tour, vint se placer devant lui et lui demanda, doucement, murmurant presque :
« David, je dois vous le demander : savez-vous où se trouve l’individu dont la véritable identité nous est inconnue à l’heure actuelle, connu dans ce pays sous le pseudonyme de Rachid Alpharabius Paprika ? »
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