3. David Bardessieu n’est plus un petit con imbu de lui-même
À l’origine biologique du moi se trouve une exigence fondamentale, commune à toutes créatures vivantes, un cri primordial d’autoconservation s’élançant dans le chaos ambiant, le braillement de la survie à tout prix de l’organisme.
Afin de satisfaire cette exigence fondamentale en face d’un monde potentiellement hostile, au mieux indifférent à cette vie pourtant jaillit de son sein, les créatures s’efforcent de contrôler et de protéger ces portions de la réalité qui constituent leur environnement immédiat, et de distinguer ces portions du reste du monde. Certains animaux développent une coquille ou une carapace, d’autres construisent des barrages ou filent des toiles, parmi d’innombrables exemples. Un moi biologique minimal n’est rien de plus qu’une organisation qui tend à distinguer, à contrôler et préserver des morceaux du monde, une organisation qui, ce faisant, crée et maintient des frontières et permet un territoire d’existence.
Les êtres humains, ces mammifères au monstrueux cortex cérébral, ont développé une tactique bien particulière en vue de favoriser leur conservation et prendre le contrôle, autant que possible, de leur environnement : au lieu de tisser des toiles ou de construire des barrages, ils se racontent des histoires. Ainsi que les araignées sécrètent des fils de soie grâce à leurs glandes séricigènes et tissent leurs toiles, les humains, sécrètent des mots de leur cervelle et tissent des tapisseries de significations qu’ils déploient dans les encoignures du monde. Et ainsi que les araignées n’ont nul besoin de réfléchir, consciemment et délibérément, sur la manière dont elles tissent leurs toiles, les êtres humains ne sont pas véritablement conscients du mécanisme qui leur dicte quelles histoires raconter et comment les raconter. En effet, si les histoires qu’ils se racontent sont combinées et tissées avec une extrême sophistication, en vérité ce sont bien plus elles qui trament ce qu’ils sont plutôt que le contraire. La conscience qu’ils ont d’eux-mêmes est le produit de ces histoires et non pas leur source, ainsi que communément admis.
Cette brève introduction quelque peu didactique pour poser toute l’étendue du problème : David Bardessieu, ce petit con prétentieux, n’avait plus d’histoire, plus de récit identitaire, plus de fil narratif tramant un tout cohérent des épisodes disparates de son existence. Le maudit projectile, en pénétrant le siège de sa vie psychique et intellectuelle, perçant son chemin au travers les circonvolutions de son cerveau, avait frappé en plein cœur de son être, déchirant sur son passage les nœuds que toute une vie s'était ingéniée à tisser.
On pouvait désormais dire avec une certaine justesse, et, bien que présenté en ces termes cela ressemblât plutôt à un constat positif, il fallait néanmoins en mesurer l’immense dose tragique : David Bardessieu n’était plus un petit con imbu de lui-même. Car pour lui, cela signifiait que les frontières précautionneusement dessinées pour circonscrire une zone chaleureuse de confort et de sécurité à l’instar d’une bulle de savon avaient désormais explosé, n’existaient tout simplement plus. La base de son moi avait été soufflée. Telle une araignée désormais incapable de sécréter son fil de soie, il n’était plus autre chose qu’une aberration accidentelle, une monstruosité démunie en face du monde, condamnée à ramper dans les recoins sombres.
À son réveil, David Bardessieu eut très peur. Il connut une angoisse et une horreur indescriptibles : que faisait-il là ? Pourquoi avait-il si mal ?
Pas la moindre réponse au cri furieux de son réveil. Rien ni personne pour le réconforter. Il était seul, regardant tour à tour les tubes s’enfonçant dans ses chairs et les murs blancs de la chambre si proches de lui, prêts à l’écraser, sans compréhension, en proie à une horrible douleur qui vrillait dans sa tête.
Il voulut se mettre à crier. Mais le tube du respirateur artificiel l’en empêcha.
Il essaya de bouger, mais il était sans force. À peine put-il lever et contempler ses mains comme deux appendices ne lui appartenant pas.
Puis il perdit connaissance.
Il connut plusieurs épisodes de la sorte : il se réveillait d’un sommeil comateux, contemplait sans comprendre, éprouvait une douleur et une angoisse totales, essayait de réagir, de bouger, de parler, de crier, puis il perdait connaissance de nouveau. Il y avait bien souvent des individus à son chevet quand il ouvrait les yeux, qui s’activaient autour de lui, manipulaient les tubes et les tuyaux, le touchaient et le palpaient, faisaient tournoyer des lumières dans ses yeux, essayaient de communiquer avec lui. Mais il y avait comme une barrière entre eux et lui.
Une fois, il était au Championnat du Val-de-Marne des Jeux de Réflexion et de Logique, à la salle polyvalente Henri Barbusse de Créteil, et il était empli d’une glorieuse exaltation. Il venait de gagner. La sensation était précise, cristalline, peut-être un peu trop pour n’être plus qu’un simple souvenir ou autre chose qu’un rêve. Voulant faire connaître son triomphe, il téléphonait à son père mais personne ne répondit à l’autre bout du fil. On lui remit un chèque de 2000 francs, et il songea à tout ce qu’il pourrait s’acheter avec cet argent : ces figurines en plomb – un dragon et sa cavalière vêtue d’une courte tunique en cuir, des démons vociférant, ailés ou chevauchant des hippogriffes, des mages levant leur bâton et psalmodiant de terribles incantations, des chevaliers brandissant fièrement leur lance, leur destrier au galop, recouverts d’une armure étincelante – qui le faisaient rêver quand il s’arrêtait devant les vitrines de la boutique Jeux Descartes dans la rue des Écoles ; ainsi que les peintures, les pinceaux et tous les ustensiles afin de les colorer. La pensée qu’il allait bientôt être en leur possession lui causait une délicieuse démangeaison dans le bas du ventre.
Parfois, il n’y avait rien d’autre que le refrain d’une musique disco qui revenait en boucle, sans interruption, comme un disque rayé : Boogie Man, he’s a lady’s man, he’s a one night stand, catch him if you can...
David Bardessieu avait la vie dure. Au moment de son admission aux urgences, il était encore conscient et même en mesure de donner de manière assez cohérente de simples réponses monosyllabiques. C’était pourtant un miracle qu’il fût encore en vie : son agresseur, en s’enfuyant par les escaliers de secours, avait déclenché une alarme à laquelle un agent de sécurité avait répondu sans délai ; il l’avait alors trouvé, gisant sur le sol, et il lui avait immédiatement donné les premiers soins, ce faisant lui sauvant probablement la vie. En ce samedi matin, la circulation était fluide et il put être conduit en quelques minutes seulement aux services des urgences du New York Presbyterian University Hospital of Columbia and Cornell, établissement réputé pour la qualité de ses chirurgiens. Là, on put lui extraire des fragments de crâne ainsi qu’une petite quantité de tissu nécrotique, puis on lui ôta à l’aide de la scie une partie conséquente de la boîte crânienne afin de prévenir les dégâts dus à la pression exercée par la turgescence du cerveau traumatisé. Il fut constaté – cause d’espoir non négligeable – que la balle n’avait traversé que le seul hémisphère gauche sans toucher au corps calleux à la commissure transversale du cerveau, pénétrant au niveau du front selon une trajectoire ascendante lobes frontal et pariétal. Puis, il fut placé dans un coma artificiel afin que son organisme se repose.
Rien n’était moins sûr qu’il ne s’en réveillât jamais. Pourtant, un beau jour, en réponse à l’un des pincements dûment administrés à intervalles réguliers par ses médecins, David Bardessieu ouvrit les yeux. Mais s’il avait survécu, on ne lui donnait pas de grandes chances de recouvrir un état de conscience au-delà de la simple réponse à des stimuli de base comme la douleur, et encore moins des fonctions cognitives minimales. Selon l’échelle de Glasgow, qui mesure l’état de conscience à l’aide de trois facteurs – ouverture des yeux, réponse verbale et réponse motrice – son cas fut évalué à 4, ce qui n’est qu’un point de mieux que la note minimale de 3 indiquant un coma profond ou la mort.
Le fameux Professeur Ali Patakès, se remémorant ses expériences au Liban, avait pontifié à son chevet devant une grappe d’internes tout ouïe : « …le patient suivant est un cas typique de traumatisme crânio-cérébral causé par la pénétration d’un projectile d’arme à feu - c’est un cas qui se retrouve fréquemment dans les zones de conflit. Dans le cadre d’une prise en charge de blessés de guerre, en fonction de moyens limités, si un triage s’avère nécessaire, un cas tel que celui-ci malheureusement sera classé en tant qu’ « urgence dépassée » - Morituri… »
Mais cela était mal connaître David Ulysse Bardessieu, que ses amis, au temps de ses études à l’université, envieux et admiratifs, avaient surnommé du glorieux sobriquet de Boogie Man. Bientôt, il fut capable de répondre à de simples instructions, à cligner des yeux, par exemple, pour exprimer son approbation ou son refus. Les pronostics devinrent de plus en plus optimistes. Au grand ébahissement des médecins, ses notes escaladèrent vaillamment l’échelle de Glasgow. Rapidement, il se montra capable de remuer les jambes, et un programme de kinésithérapie put être institué. Après quelques semaines, il fut décidé de pratiquer une trachéotomie sur le patient miraculeux afin de remplacer le respirateur et d’évaluer au mieux ses capacités de langage. À peine l’opération fut-elle effectuée qu’il parlât : « … Musique, besoin…» furent ses premiers mots. On installa donc une chaîne hi-fi dans sa chambre. Et sur la suggestion d’un interne, on la connecta à son iPhone et permit ainsi de jouer ses morceaux de musique favorite. Après trois mois, il semblait en voie d’un rétablissement exceptionnel.
Bien sûr, des zones de son cerveau avaient été endommagées irrémédiablement. Une longue réhabilitation serait nécessaire et il garderait des séquelles à vie. De nombreuses complications étaient inévitables, ses fonctions neurologiques étaient irréparablement détériorées, des déficits cognitifs importants étaient à prévoir : des pertes de mémoire, des difficultés et des lenteurs d’expression et de jugement, détérioration intellectuelle, distractivité, changements de comportement et de personnalité, problèmes émotionnels, instabilité d’humeur, anxiété, hypomanie, apathie, irritabilité et colère, dépression, etc. Sans compter les complications physiques : maux de tête, fatigues, étourdissements, troubles psychomoteurs graves, ataxie, myoclonie, tremblements et pertes de contrôle du mouvement, convulsions post-traumatiques, perte de poids et de sommeil, diabète, perte de libido et impuissance même en raison d’un possible hypopituitarisme, etc. Et bien d’autres choses impossibles à prévoir tant le cerveau reste une terra incognita. Rien de moins. Pourtant c’était un résultat exceptionnel. Inespéré. Malgré tout, il semblait s’acheminer vers une possible réinsertion sociale. Et puis le cerveau humain est un organe extraordinairement résiliant, capable de trouver des voies et des canaux nouveaux et de reconstruire autrement ce qui avait été détruit.
La guérison de David Bardessieu fut spectaculaire. Mis à part un léger clignement convulsif de l’œil, il recouvra l’intégralité de ses aptitudes psychomotrices. Enfin, et c’était là le plus important, mis à part une légère amnésie rétrograde, circoncise aux événements proches dans le temps du moment de son agression, il sembla retrouver l’essentiel de ses fonctions cognitives. Son humeur était égale, malgré un niveau d’anxiété relativement élevée, et, aux batteries de tests auxquels on le soumettait, mesurant ses capacités verbales, logiques, de raisonnement, de mémoire, etc., il fournissait sans effort les réponses adéquates. Fait incroyable, quand bien même ce fut l’hémisphère gauche de son cerveau qui avait été touché – centre des fonctions analytiques, mathématiques et séquentielles ainsi que le siège préférentiel du langage – ses compétences en ces matières paraissaient être restées intactes. Le projectile avait évité de justesse l’aire de Broca, nichée au pied de la 3ème circonvolution frontale de l’hémisphère gauche, zone de production des mots.
Autre fait incroyable : ce rétablissement miraculeux eut lieu malgré l’absence totale de soutien affectif qu’il reçut lors de la longue et douloureuse épreuve de sa réhabilitation. En effet, personne ne vint lui rendre visite, ni famille, ni amis.
Dans ces circonstances, comment médecins, infirmiers et aides-soignants auraient-ils pu réaliser que David Bardessieu n’était plus un petit con imbu de lui-même ? D’ailleurs comment auraient-ils pu mesurer, évaluer, quantifier le fait que, bien que sa glande sécrétrice de mots fût intacte, et bien que sa compétence à les ordonner avec ordre et logique semblât convenable, il était désormais dans l’impossibilité de faire de ces mêmes mots autre chose que des mots, des concepts, des signifiants et des signifiés, de simples outils de communication, ainsi que l’on verrait des formes et des fréquences d’ondes lumineuses au lieu du monde ? Le psychothérapeute en charge de son cas avait bien émis des réserves quant à son congé, jugeant son état psychique fragile, proche de la dépression clinique, présentant des troubles psychosomatiques importants, surtout alexithymiques, de difficultés à décrire ses sentiments et émotions, sans être néanmoins capable d’offrir un diagnostic clair et précis comme les aiment les formulaires administratifs. Devant l’insistance de l’intéressé lui-même, en termes éloquents et parfaitement agencés, il avait fini par céder.
Ainsi, après bien des félicitations, de nombreuses recommandations, instructions, ordonnances et prescriptions, David Bardessieu fut relâché dans le monde.
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