samedi 3 septembre 2011

11. Le Conseil Nocturne

David Bardessieu admirait le magnifique volume enluminé qu’il avait découvert sur une table d’étude dans la bibliothèque de Ralph. Le livre, qui aurait pu faire la fierté d’une collection d’ouvrages anciens d’un musée ou d’une université, somptueusement calligraphié, décoré de miniatures et d’illustrations colorées, était ouvert sur un passage indiqué par un marque-page d’ivoire en forme de caducée. Loin d’être une pièce de musée et d’études pédantes, il était évident que l’objet était actif et vivant : il trônait au milieu d’un fouillis de papiers et de notes comme l’agent instigateur de multiples méditations, ayant gardé à travers les générations, passant entre les mains d’un dépositaire initié à un autre, son plein pouvoir de retentissement spirituel.

Quelles profondeurs ésotériques cet ouvrage ancestral qui avait été si précieusement préservé recelait-il ? David Bardessieu était bien incapable de le découvrir car il était écrit dans une langue, ressemblant à de l’arabe, qui lui était inconnue. La graphie ondulée, élégante et coulante, comme composée d’un seul mouvement sur un rythme musical, incompréhensible pour lui, semblait pourtant promettre une révélation extraordinaire, contenir les enseignements visionnaires d’une sagesse immémoriale tel un grimoire contenant des incantations merveilleuses.

David Bardessieu se perdit dans la contemplation de la miniature qui occupait entièrement la page opposée. En couleurs vives, sans clair-obscur, elle représentait un musicien ou un poète assis dans un jardin luxuriant entre un ciel d’azur éclatant et une terre en or. Vêtu d’un caftan rouge pourpre, d’un turban noir éclatant, de babouches blanches et d’une ceinture de tissu verte, il se tenait assis jambes croisées auprès d’un petit cours d’eau, une lyre ou un luth entre les bras, en une posture méditative, ou peut-être chantante, les yeux fermés et le visage tourné vers le ciel, parmi les arbres et les innombrables fleurs d’un jardin à l’herbe dorée, des jasmins, des roses, des lys, et des nombreux animaux venus auprès de lui, attirés par la douceur de son chant, des oiseaux de toutes sortes, des huppes, des paons et des hiboux, des renards, des léopards, des fourmis.

Les couleurs brillaient de leur propre éclat, émettaient une sorte de brillance autogène comme en provenance d’un autre monde, un monde onirique, féérique, vers lequel le dessin encadré par une bordure de lettres filigranées ouvrait une fenêtre mystique à ceux qui savaient regarder. Et bien que la composition ne comportât aucun élément fantastique, tels des anges, des dragons ou des monstres, représentant une scène simple et naïve, l’espace et les couleurs révélaient à l’esprit un paradis fabuleux d’êtres de lumière. À cette contemplation, en une explosion son imagination s’enflammait : comme un enchantement, la lumière en provenance d’un monde sans ombre, sans modelé, sans perspective, pur, éthéré, engendrait en lui une procession d’intuitions délicieuses. Il n’y avait pas de mots, d’explication ou d’interprétation pour ce qu’il voyait comme avec un organe de vue intérieur, il recevait des états d’âme en toute innocence, contemplait un paysage éternel, touché par sa beauté, par la pureté de sa lumière. La perception des couleurs déclenchait une expérience intérieure exquise, la vision chromatique devenant épiphanie cosmique. Les rochers et les animaux bruns, roses, violets pâles, et milles autres variations ; les nuages blancs sur le ciel d’azur ; l’eau d’argent ; le puissant contraste entre le ciel et la terre dorée ; toutes ces couleurs animaient un dialogue harmonieux et fluide et venaient se concentrer en son centre sur le Sage à la tunique empourpré, mélange de la lumière et de la nuit.

Tout comme ils s’étaient ouverts inopinément et soudainement, le prenant par surprise, les yeux de l’âme de David Bardessieu se refermèrent brusquement quand un bruit quelque part dans l’appartement le fit sursauter.

Tel une bête sauvage, ressentant un ébranlement vif au cœur, il se figea, s’extirpant brusquement de sa méditation, ouvrant tous ses sens à son environnement, aux aguets. N’était-il pas seul ? Quelque présence maligne s’était-elle introduite dans l’appartement pour lui nuire ? Armée d’un pistolet, peut-être, pour achever la besogne bâclée de son assassinat ?

À cette dernière pensée, son corps réagit violemment : un élancement aigu lui déchira la tête –cruelle réitération du projectile lui traversant le crâne – et il fut près de s’écrouler au sol sous le choc. Il tînt bon et resta en position. Surmontant la douleur horrible dans sa tête, qui à peine une seconde plus tôt l’avait aveuglé tant elle était intense, il continua à lancer les sondes de ses sens aux alentours, à l’affût du moindre bruit ou du signe d’une présence quelconque. Mais il n’y avait plus rien que le silence et les bruits confus, en arrière-plan, de la ville au-dehors.

Puis, toujours immobile dans la même posture, son rythme cardiaque se décélérant peu à peu : peut-être n’était-ce finalement que le craquement du plancher de l’appartement du dessus ? Un bruit insignifiant, sans conséquence, sans danger ?

Il écoutait toujours, à l’affût, quand il se mit à faire un tour d’inspection pour en avoir le cœur net. Il marchait en faisant le moins de bruit possible, posément, jetant des regards aigus dans les recoins d’ombre, faisant un petit bond aux bifurcations comme pour surprendre sur le fait, en oubliant sa peur, qui ou quoi se trouverait de l’autre côté. Il eut vite faite le tour de l’appartement de Ralph, de taille singulièrement réduite et modeste pour un homme de ses moyens financiers. Il ouvrit une dernière fois la porte de la cuisine puis il estima son sondage des lieux satisfaisant.

David Bardessieu n’étant pourtant pas tout à fait rassuré, il continua ensuite de se promener dans l’appartement, prenant tout son temps, observant avec intérêt sur son passage l’accumulation hétéroclite sur les étagères et dans les bibliothèques regorgeant d’artefacts de toutes les époques de l’humanité : des vases, des peintures, une collection de fossiles, des masques, des armes, et surtout une quantité astronomique de livres écrits en toutes les langues.

Il s’était rendu à quelques occasions dans l’appartement de Ralph, mais il n’avait jamais fait attention aux nombreux objets d’arts, aux livres, et autres, qui encombraient et réduisaient l’espace. Distrait à tout ce qui n’était pas lui-seul, il devait alors être déjà trop occupé à songer prospectivement aux délices à suivre dans la soirée, dès qu’il en aurait fini avec son associé et ami quelque peu fastidieux, pour faire véritablement attention à l’habitat de celui-ci ou pour éprouver une quelconque curiosité vis-à-vis de son existence. Maintenant il observait avec fascination tous ces livres et il ne pouvait que commencer à imaginer la culture et la richesse intérieure de son mystérieux camarade. La curiosité intellectuelle de celui-ci semblait être illimitée : il y avait d’innombrables titres en langues orientales, en arabe, en farsi, en pachto – qu’en savait-il ? – qui étaient pour David Bardessieu indéchiffrables comme des hiéroglyphes et évoquaient des images d’une sagesse méditative, mystique et musicale, de palmiers et de sources d’eau fraîches, de dômes argentés et de monuments recouverts d’arabesques délicates s’élevant au-dessus de murailles les protégeant du désert environnant ; il y avait des titres en grec et en latin, qu’il parvenait plus ou moins bien à comprendre en s’en remettant aux bribes restantes de ses rudiments scolaires, qui semblaient traiter pour l’essentiel de sujets métaphysiques abstrus, embrassant aussi bien les Classiques, philosophes et poètes, que l’interminable liste de leurs commentaires ultérieurs, comme, par exemple, une étagère entière de commentaires du Timée de Platon par des auteurs tels que Porphyre, Jamblique ou Proclus, suivie par une autre de commentaires en latin de ces commentaires composés par des auteurs du Bas Moyen-Âge ; il y avait de même quelques ouvrages en langues slaves et germaniques qui, à n’en pas douter, devaient être des plus techniques et arides, mais les titres en français ou en anglais indiquaient un intérêt marqué pour des sujets touchant aux choses poétiques et spirituelles : une collection de traités d’un certain Henry Corbin, portant, entre autres, les titres délicieusement évocateurs suivants : L’Homme de Lumière dans le soufisme iranien, Corps Spirituel et Terre Céleste, ou bien la traduction d’un poète et mystique persan, Le Jasmin des Fidèles d’Amour, parmi d’autres traductions aux noms tout aussi enchanteurs, Le Bruissement de l’aile de l’Archange Gabriel, Le Livre des Pénétrations Métaphysiques, L’Interprète des Désirs Ardents

En face d’un tel témoignage de la noble et continuelle quête humaine des vérités divines et intérieures, du Bien et du Beau, toujours recommencée, prolongée, explorée dans mille et une directions, David Bardessieu ressentit douloureusement la vacuité de sa propre personne, et un désir d’autant plus important de retrouver son ami disparu crût en lui. Comment était-il possible qu’il n’ait jamais songé auparavant à rechercher la sagesse de son vieil ami ? Peut-être n’en avait-il alors pas besoin ? Mais il avait perdu les points de repère qui étaient autrefois les siens, les cales qui le plantaient solidement dans la façon générale et satisfaisante de voir le monde et son existence qui fut la sienne, et, désormais, il aspirait profondément à cette sagesse qu’il croyait avoir deviné chez Ralph, à cette tranquillité de l’âme, douce et généreuse.

Mais que lui était-il arrivé ? Pourquoi avait-il ainsi disparu ? Et puis, que faire de ces révélations selon lesquelles il n’était pas celui qu’il prétendait être ? Était-il d’une façon ou d’une autre impliqué dans son attaque ?

Il lui avait menti pendant plus de dix ans. Pourquoi ? Il ne pouvait pas croire, ayant été témoin à maintes reprises de la bienveillante humanité de son ami, qu’il fût mêlé à des activités criminelles ou… terroristes ?? Que des forces de police paranoïaques et incultes puissent nourrir ce soupçon, il pouvait malheureusement le comprendre, mais il savait bien, lui, que c’était du domaine de l’impossible.

Sans trop savoir comment, il se retrouva de nouveau devant la miniature qui l’avait tant transporté plus tôt. Mais le portail cosmique s’était refermé : cette fois-ci, sa contemplation ne produisit aucun résultat épiphanique, son esprit se trouvant maintenant soucieux, plein d’interrogations sans fin. Il se mit alors à promener distraitement son regard sur les papiers épars qui couvraient le reste du bureau. Tout y était écrit en un manuscrit qui ressemblait à de l’arabe – et dont il ne pouvait même plus deviner l’origine en fonction de l’extraction de Ralph, sa langue maternelle et son pays de naissance, car il ignorait désormais ces simples faits. Pourtant, au milieu d’inscriptions illisibles, quelques lignes tracées en un script différent lui sautèrent aux yeux. Il le reconnut immédiatement : du grec ancien.

νυκτερινός σύλλογος

κερδών αθικτον τοΰτο βουλευτήριον,

αίδοΐον, όξύθυμον, εύδόντων υπέρ

έγρηγορός φρούρημα γης καθίσταμαι

David Bardessieu traita immédiatement cette découverte avec le plus grand sérieux : c’était peut-être là un message important à son attention, écrit dans une langue dont Ralph savait qu’il la pratiquait – bien qu’il ait généralement exagéré ses compétences en ce domaine quand ils étaient à l’université et que, pour tenir face à lui dans leurs joutes oratoires occasionnelles, il enflait sans gêne l’étendue de son savoir. Et puis, quand bien même ce fantasme de communication occulte, dans le dos d’une police ignare, ne se réaliserait pas, la traduction de ce passage permettrait peut-être de jeter un éclairage sur le reste des notes et d’offrir alors quelques informations sur Ralph.

Il n’eut pas trop de difficultés à déchiffrer la première ligne : « νυκτερινός σύλλογος », cela signifiait quelque chose comme assemblée de la nuit, ou plus joliment tourné : conseil nocturne.

Il eut besoin du recours d’un dictionnaire pour traduire la suite. Il trouva sans difficulté une édition abrégée du Liddell & Scott parmi d’autres lexiques de langues, et il put en relativement peu de temps parvenir au résultat suivant :

« Incorruptible, vénérable, inflexible, tel est le Conseil que j’institue ici, pour garder toujours en éveil la cité endormie. »

Après qu’il eut noté cette traduction définitive – pas mécontent du tout de sa performance, jugeant même très bien trouvée la tournure générale de la phrase – il la répéta en lui-même à plusieurs reprises.

Qu’est-ce que cela pouvait bien dire ? Quelles indications pouvait-il espérer y trouver ?

Le conseil nocturne… S’agissait-il d’une d’organisation secrète ? Réunissant des personnages puissants et influents, comme une Franc-Maçonnerie ? Incorruptible, vénérable, inflexible… Des personnages animés du sens d’une mission noble et sacrée ? Pour garder toujours en éveil la cité endormie… Des sortes d’Anges Gardiens, de super-héros qui, dans l’ombre de la nuit, veilleraient sur les masses insouciantes ?

Ou alors juste une citation, incompréhensible hors de son contexte ?

Pourtant tout collait avec Ralph : un homme mystérieux, à l’origine inconnue, qui avait cru bon de devoir se créer une nouvelle identité – pour fuir des persécutions ? garder le secret de son affiliation ?... – un homme riche et puissant, dont l’influence et les réseaux avait plus d’une fois époustouflé David Bardessieu. Et les riches et puissants aimaient à se retrouver entre eux pour jouer aux Grands Architectes de l’Univers, bouffis d’orgueil quant à leur capacité à influencer les forces de l’Histoire, ou tout simplement pour se partager entre gens de bonne compagnie profits et bénéfices. De plus, sa subite disparition faisait deviner tout un monde d’intrigues et de conspirations.

David Bardessieu fut au début très satisfait de son entrain à se jeter dans l’histoire de la très ténébreuse société secrète connue des seuls initiés sous le nom de Conseil Nocturne. Une organisation vénérable œuvrant dans les recoins d’ombre de l’Histoire à la préservation d’une Gnose fondamentale et dangereuse, usant de son influence occulte pour orienter les affaires humaines dans les moments périlleux.

Depuis quelque temps déjà, la présence qu’il avait nommé l’Ange faute de mieux s’était intériorisé, devenant une partie intégrante de lui-même, créant par son adjonction dans sa conscience un contrepoint persistant, se muant en une instance observatrice et glosant à l’infini sur les moindres détails de ses actions, inspectant sans merci ses motivations, remettant toujours tout en question, et créant une cassure dans sa perception intérieure de lui-même, produisant une multiplication des points de vue parfois vertigineuse – et il ne parvenait pas identifier si cela était un signe d’un bon rétablissement, une régénérescence normale de ses fonctions psychiques, ou bien le symptôme d’une dégénérescence, le prodrome d’une glissée fatale dans la folie.

L’Ange lui souffla bien vite, usant des armes de la raison, qu’il faisait fausse route, que la réalité devait être bien plus prosaïque, et qu’il devrait laisser la police faire son travail plutôt que de se lancer dans une quête bien fantaisiste.

David Bardessieu voulut étouffer cette instance du soupçon continuelle. Pour des raisons difficilement identifiables, il lui était important de croire que Ralph cherchait à communiquer avec lui. De plus, cette fantaisie romanesque qu’une réunification avec son ami disparu allait produire une sorte d’évènement mystique, à la façon du dénouement d’une histoire de fiction populaire, lui offrait une manière d’espoir que tout cela avait un sens.

Comme une folie douce, hallucinante, cette fiction gagnait en lui, lui présentant le début d’une explication valable et excitante de son fatal accident. Cependant, il ne pouvait pas y succomber, il savait qu’il ne pourrait pas y succomber peut-être comme un sceptique sait qu’il ne pourra jamais avoir la foi en une divinité si semblable à nous-mêmes.

Combien de temps dura cette intense absorption en lui-même déclenchée par une obscure inscription en grec ancien ? – impossible à dire. Quoi qu’il en soit, la lumière du jour s’était notablement obscurcie quand une voix féminine brisa la rêverie de David Bardessieu :

« Qui êtes-vous ? »