9. Une lueur dans la nuit
Un beau matin, David Bardessieu se rendit au siège de son entreprise.
Le soleil, dès qu’il mit un pied dehors, l’assaillit et l’aveugla comme une force de vie qui, ayant détecté l’intrus en provenance des régions vaporeuses des spectres, darderait ses rayons cosmiques afin de volatiliser l’apparition contre-nature et la renvoyer ad patres.
Il s’agissait de sa première véritable tentative de sortie depuis son retour de l’hôpital. Pendant des semaines, il était resté enfermé chez lui, recevant à l’occasion la visite de la police ou de ses collaborateurs, surtout s’entretenant passionnément dans la pénombre de son bureau au deuxième étage avec l’Ange, ainsi qu’il l’avait nommé, ignorant appels téléphoniques, messages électroniques, sonneries à la porte d’entrée – le monde des vivants – pendant peut-être bien des journées entières, en oubliant de dormir et de se nourrir. Mais, accédant à la fin à leurs prières répétées, il avait promis à Sarah et Roger pour ce jour-ci de se manifester à la société de production de biens temporels que, dans une autre vie, il avait contribué à créer et à faire prospérer.
Frêle et pâle, bien heureusement il ne resta pas longtemps exposé aux rais éclatants et chauds de l’astre dévorant car la voiture avec chauffeur qu’ils lui avaient commandé l’attendait déjà, juste devant chez lui, une Lincoln Town Car noire aux vitres teintées, hiératique comme un véhicule psychopompe, le moteur ronflant, prêt à démarrer et à l’emporter vers sa destination finale.
Le trajet fut bref, le chauffeur ne prononça pas un mot, accomplissant son rôle à la manière d’un automate, pilotant à travers la circulation avec un parfait contrôle, sans coups de freins appuyés ni accélérations intempestives, glissant parmi les rues incandescentes derrière la protection des panneaux de verre teinté des vitres.
Parvenu à l’angle de la 5ème avenue et de la 48ème rue, en quelques pas il fut dans le hall climatisé, massif et rococo du building, se faufilant inaperçu comme une ombre dans les interstices de la foule piétonnière mouvante lui en barrant le chemin. De retour sur les lieux du crime, ses automatismes reprirent le contrôle : il salua d’un hochement de la tête les agents de sécurité, les reconnaissant tous, c’est-à-dire étant capable d’accoler à chaque visage le nom particulier correspondant, à l’exception d’un seul – peut-être un nouvel employé ? – mais sans que ceux-ci ne semblassent le reconnaitre lui ; il fit glisser sa carte magnétique afin de pouvoir passer les tourniquets bloquant l’accès aux ascenseurs, puis, se mêlant à la presse anonyme en costumes-cravates ou tailleurs de tissu gris, il pressa le bouton marqué du chiffre «38 ».
David Bardessieu, n’ayant pourtant remporté aucune grande victoire – autant qu’il le sache – reçut l’accueil solennel du général triomphant rentrant à Rome : ses employés s’étaient arrangés en deux colonnes pour lui faire une haie d’honneur, clapant des mains et sifflant en ovation à son passage. Puis chacun vint le voir pour lui serrer la main et le fêter. Il fit de son mieux pour sourire amicalement, plissant les lèvres en un rictus inconfortable, lâchant de même quelques mots se voulant affables. Durant tout ce manège, il nota distinctement les efforts qu’ils faisaient, eux-aussi, pour masquer leur gêne quand ils osaient soutenir son regard. L’embarras suscité, semblait-il, par son aspect physique et la dégénérescence apparente de sa personne créait un trouble évident, comme une lueur louche du regard, et donnait à leur physionomie un caractère affecté qui lui était extrêmement désagréable. Mais ce malaise ne fut rien comparé à celui qui devait suivre : des gobelets en plastique et des bouteilles de champagne commencèrent à circuler – bien qu’il ne fut qu’à peine dix heures et demie du matin – et des voix s’élevèrent réclamant un discours de la part du patron prodigue, dont l’absence prolongée avait fait réaliser combien il était « aimé », de même que l’éloignement d’un conjoint exaspérant mue quelquefois l’horripilation ressentie à son égard dans le cadre de la vie domestique en une tristesse mélancolique et une tendresse infinie, la séparation créant un vide dont la réalisation terrifie. Il se trouva alors entouré d’un demi-cercle de visages béants et expectants, verres en main comme d’aucuns animaux déploient des appendices rétractables en certaines occasions codifiées. On lui plaça lui aussi un gobelet dans la main, dont il pouvait sentir le contenu frais et pétillant à travers la mince pellicule plastique, et on l’exhorta à parler en entonnant l’habituelle rengaine : « Speech ! Speech ! Speech !... »
Le David Bardessieu d’antan aurait su quoi dire, bien mieux, aurait su enthousiasmer son auditoire, faire sourire niaisement et hocher les têtes de concert comme les pistons bien huilés d’une machinerie. Avec certes quelques difficultés au début, il était parvenu à une maîtrise exceptionnelle des discours de circonstance, fréquents dans l’usage de sa profession et de ses réseaux mondains, et il lui était devenu d’une facilité déconcertante d’enfiler les mots qu’il fallait, comme une seconde langue courante, les clichés et poncifs à propos comme on fait des guirlandes de fleurs, instaurant une légère ivresse momentanée de couleurs vives et de senteurs délicates, le tout flétri et jeté à la poubelle le lendemain. C’était, en vérité, une chose très aisée : il suffisait de répéter les mêmes choses mille fois répétées, avec juste un brin de confiance en soi et de charme. Mais le nouveau DUB, cuvée « Balle dans la tête », n’en fut pas capable, ni d’ailleurs probablement n’en ressentit-il le désir. Il resta coi, pâle et frigide comme un cadavre, ne semblant pas même faire le moindre effort pour empêcher un silence lourd et embarrassant de prendre possession de l’atmosphère irrémédiablement et étouffer bien vite les dernières velléités festives.
Finalement, brisant l’enchantement sans cithare, inconfortable et bizarre, Roger le prit par le bras et le conduisit dans son bureau.
« David, comment te sens-tu ? Es-tu bien sûr qu’il n’est pas encore trop tôt pour que tu sois de retour parmi nous ? »
Pour le rassurer, David Bardessieu se mit alors au travail. Ensemble, puis tour à tour avec chacun des gestionnaires de fond, courtiers et analystes, ainsi qu’avec leurs avocats et conseillers juridiques, ils passèrent en revue portefeuilles, comptes, titres, investissements – actions, devises, obligations, matières premières, immobiliers, dettes décotées, etc. – liquidités et stratégies – la spécialité du DUB & RAP, qui avait fait leur prestigieuse réputation chez les cognoscenti, tenait dans la qualité de leurs analyses macroéconomiques et aux profits considérables qu’ils avaient su tirer des évolutions de l’économie globale, en particulier grâce à la spéculation sur les devises, les indices, les courbes de taux et les matières premières.
En son absence, et celle de Ralph, en raison de résultats désastreux, ils avaient perdu deux de leurs plus gros clients institutionnels et ils se retrouvaient désormais confrontés à de graves problèmes de liquidité, sans compter que le passage du Dodd-Frank Wall Street Reform Act par le Congrès américain leur créait de nombreuses nouvelles difficultés – le temps de l’impunité était révolu, du moins pour le moment. Roger préconisait la délocalisation aux Îles Caïmans ou aux Îles Vierges, ainsi que quelques autres mesures radicales, dont le licenciement d’un tiers de leurs effectifs et un déménagement pour des locaux de moindres coûts.
Peut-être son accident avait-il fait naître chez lui une sorte de sens moral – non qu’il en fut auparavant entièrement dépourvu, mais une synthèse darwiniste simpliste et opportuniste suffisait alors aisément à le contrecarrer – David Bardessieu éprouvait un sentiment de dégoût pour l’activité qui l’avait rendu si riche, et il n’avait pas le moindre désir de se battre pour la remettre sur pied – ou tout simplement peut-être, n’éprouvait-il plus de désir de se battre pour quoi que ce soit, d’autant moins dans un domaine où la lutte était si féroce, où le vainqueur était celui qui se montrait le plus rusé, le plus rapide à mettre la main sur les dépouilles d’une victime moribonde, le plus téméraire, le plus impitoyable, demandant, tel un grand félin aux aguets, une attention de tous les instants et un instinct sûr de la mise à mort ; il avait perdu, cela était certain, tout tranchant prédateur, et il était fort possible que s’il n’avait pas occupé la position économique et social qui était la sienne au moment de son attaque, il serait probablement à l’heure actuelle à la rue, dormant sous les ponts, indifférent et amorphe, s’entretenant comme un dément avec les fantômes de son imagination déréglée. Il prit donc bonne note des recommandations de Roger, refusant toutefois de prendre des décisions définitives pour le moment – arguant, par exemple, de la possibilité d’un retour de Ralph, à la grande exaspération de son interlocuteur – puis il le congédia, se retrouvant enfin seul.
Bien qu’il ait tout fait pour ne rien en laisser paraître, cette journée l’avait totalement épuisé. Il avait à peine touché au sandwich et à la salade qu’ils avaient commandés dans l’après-midi pour se sustenter tout en continuant à travailler – et dont le reliquat, toujours dans son emballage, occupait le coin de son bureau – mais il n’avait pas faim. L’immense fatigue qu’il ressentait allait au-delà du physique. Il avait essayé de jouer son rôle, tout du moins celui qui fut le sien, d’être un bon petit soldat dans le grand ordre des choses, et non seulement n’en avait-il tiré aucune satisfaction, il en ressortait souillé, vidé, en proie à un abattement moral profond, car s’il en comprenait rationnellement la fonction, il était désormais, dans ce rôle, un imposteur, un intrus, une illusion d’optique. Et eux, ses collaborateurs, ses employés, avec leurs airs et manières si lisibles, leurs espoirs et leurs craintes gluantes comme des tentacules tâchant de le saisir et l’attraper, de l’engluer lui aussi et de le plonger dans la vase commune… Comment avait-il pu autrefois vivre et prospérer parmi de tels êtres ?
« Viens, mon Ange ! Éclaire-moi, je t’en supplie ! », pria-t-il intérieurement de toutes ses forces afin de conjurer l’Ange qui était devenu son seul secours, dont les visites impromptues étaient devenues le sel de son existence, la lumière de son monde, elles seules peut-être l’ayant gardé de sombrer définitivement dans la folie.
« Viens ! Sauve-moi de celui que je fus et de celui que je suis devenu ! Ne m’abandonne pas à la solitude des damnés ! »
Malgré ses appels déchirants, l’Ange ne se manifesta pas. Il resta seul dans son bureau, observant, par-delà la fenêtre surplombante, la nuit s’épaissir sur la ville.
Bien entendu, David Bardessieu était parfaitement conscient de l’anormalité de ce phénomène épiphanique, et du fait qu’il était fort probable qu’il soit dû à un dérèglement de la région gauche du carrefour temporo-pariétal de son cerveau. Une recherche rapide sur Internet lui avait appris, par exemple, les expériences du Docteur Shahar Arzy et de ses collègues de l’Hôpital Universitaire de Genève : ils avaient, par accident, dans le cadre de leurs recherches sur l’épilepsie, reproduit un effet tout à fait similaire à celui du phénomène du doppelgänger du folklore germanique – la vision de son double ou sosie – en produisant une stimulation électromagnétique de cette région du carrefour temporo-pariétal dans le cerveau de l’un de leurs patients.
Mais il avait fait un choix, qui peut-être lui avait sauvé la vie, le seul acte véritablement volontaire qu’il ait accompli depuis son accident : il avait choisi d’y croire !
Quel que soit son statut selon les codes de la communauté extérieure de ses semblables, pour lui, l’Ange était réel, il existait, il le touchait fondamentalement – bien entendu, il avait dans le même temps pris la sage décision de ne pas en dire un mot à qui que ce soit.
Et bien plus qu’un simple compagnon, ou une réflexion distordue de lui-même, l’Ange était devenu pour lui quelque chose comme un maître spirituel, un guide lui indiquant vers l’Orient la promesse d’une nouvelle aurore. Il était perdu, ne sachant plus ce qu’il était, pur acte d’existence sans ligne mélodique pour le conduire, sans motif dramatique pour l’enflammer, comme un simple caillou dans l’éternité, pesant et quantité négligeable, gravillon balloté par les souffles cosmiques, et il lui était alors apparu, irradiant une obscure lumière en provenance du fond des âges, lui apportant cette bonne nouvelle : « ne désespère pas David, tu es celui qui est ».
Pourtant, ce soir-là, dans la pénombre de son bureau, l’Ange le laissa seul, abandonné et malheureux.
David Bardessieu s’était senti oppressé dans son bureau, comme observé narquoisement et moqué par tous ces objets qui avaient été les siens, ces trophées de ses triomphes passés, les emblèmes de sa majesté d’antan, dépouilles encore vibrantes de l’énergie de leur ancien possesseur, une énergie désormais maligne, dépossédée de sa source vive, reluisante dans la pénombre, narguant, provoquant leur nouveau maître, individu indigne d’un tel butin.
Cependant, il n’avait pas la force de rentrer chez lui. Désormais seul, il avait erré dans les allées de l’étage silencieux, sous la luminosité faible de l’éclairage de nuit. Il avait essayé de se remémorer le moment fatal de son attaque et l’emplacement exact où celle-ci avait eu lieu, mais aucune révélation ne se produisit, il ne découvrit aucun marqueur chatoyant dans l’obscurité, aucun point d’intensité énergétique indiquant le passage d’un monde à un autre. Il n’y avait que l’alignement des bureaux et, en fond sonore continu, le bourdonnement électrique des ordinateurs et de la climatisation.
Il s’était ensuite, sans trop savoir pourquoi, suivant une impulsion inexpliquée, rendu dans le bureau de Ralph. Quand il referma la porte sur lui, il éprouva immédiatement une vague sensation de réconfort. Il sonda le lieu : tout avait été manifestement mis sens dessus dessous puis réarrangé à la hâte en piles et monceaux de documents éparpillés ici et là, mais, malgré qu’il n’y avait probablement pas mis les pieds depuis de longs mois, la trace de la présence de son associé, de son vieil ami Ralph, s’y faisait encore sentir. Peut-être était-il fou, mais il fut alors certain de percevoir dans ce bureau en désordre, qui avait dû être depuis piétiné et ratissé par une troupe d’individus ventrus et empestant l’eau de Cologne, comme la qualité de son occupant originel, une chaleur aimable et une bienveillance distinguée.
David Bardessieu s’assit dans le fauteuil en cuir confortable derrière le grand bureau en acajou, dans lequel il avait si souvent vu son ami mystérieusement disparu se balancer, absorbé dans ses pensées ou lui envoyant par-dessus les tracas du moment un sourire serein et malicieux. Il eut un frisson en faisant crisser le cuir et en se balançant légèrement à son tour, promenant majestueusement son regard alentour, comme ayant pris possession du domaine, s’étant en quelque sorte glissé dans la peau de l’énigmatique maître des lieux, dont, bien qu’il fut son ami le plus cher, il ne connaissait pas même la véritable identité. Et pour la première fois depuis fort longtemps, il ressentit une sensation de paix.
Il allait enfin s’endormir quand le reflet dans l’obscurité d’un petit objet métallique aiguillonna son regard. Il se trouvait dans un antique cendrier en étain ciselé, émettant des rayons lumineux miroitants dans sa direction, semblant l’appeler ou se révéler à lui, se détachant seulement pour ses yeux, à cet instant précis, grâce à une unique conjonction d’ombre et de lumière, du fond de son récipient d’un métal et d’une couleur presque identiques. Il se saisit de l’objet, et il reconnut de quoi il s’agissait : c’était la clef de l’appartement de Ralph.
C’était un signe, un message de la part de son ami, un clin d’œil espiègle laissé là à son attention. Il sourit, puis, serrant fort la clef dans son poing, il s’endormit paisiblement.