lundi 16 mai 2011

4. Sébastien Pétrakis, déboussolé, seul au monde.

Après un interrogatoire serré, la police relâcha Sébastien Pétrakis, avec une injonction de rester dans un périmètre de trente kilomètres autour de chez lui malgré tout. Il était à peu près impossible de lui mettre cet horrible meurtre sur le dos et même un commissaire particulièrement malhonnête en mal de résultat n'aurait probablement pas osé : il venait de rentrer dans le squat, ce dont le lieutenant chargé de l'enquête avait pu témoigner, aucune arme n'avait été retrouvée, pas plus sur lui qu'autre part dans l'immeuble, il était inconnu des services de police et visiblement terrorisé. Enfin, il n'avait rien à se reprocher, même pas une boulette de hasch en poche. Les policiers présents le sermonnèrent tout de même en raison de sa présence dans ce lieu de perdition, ce qui était bien le moins. Sébastien ne leur en voulut même pas, il acquiesçait à tout ce qu'ils disaient. Il n'avait jamais réussi à partager la haine du flic qu'il était de bon ton, dans sa génération, d'arborer et d'exprimer le plus souvent possible, au moyen de phrases toutes faites ou de citations tirées d'une chanson de NTM, ou de toute autre méthode du même acabit, peu importait : ce n'était là que code, shiboleth, signe de reconnaissance, réflexe grégaire, brame d'une jeunesse paradoxale signifiant à peu près « je suis rebelle, comme tout le monde ». Sébastien se pliait docilement à l'exercice. Il ne tenait pas à être mis à l'écart pour cette futilité et ne ressentait aucun besoin d'aller contre. Il n'y avait aucun tort à redresser, aucune cause à défendre. A peine avait-il d'ailleurs conceptualisé la chose. Il chantait Ministère AMER à tue-tête et sans y penser dès que nécessaire, dès que les convenances sociales l'exigeaient ; mais de haine au cœur, point.


La nausée, en revanche, ne l'avait pas quitté. Il se trouvait quai des orfèvres, sur l'île de la Cité. Il était complètement perdu, en état de choc, comme étourdi, ne sachant que faire ni où aller. Il lui fallait de l'aide. Son passe navigo était toujours au squat et il était hors de question d'y retourner. Cette seule pensée lui provoquait une sueur froide. Il croyait voir encore les yeux morts du Libanais. L'endroit devait d'ailleurs être barré par la police. Il dégaina d'une main moite son téléphone et déroula l'intégralité du répertoire qu'il avait touffu, car Sébastien Pétrakis plaçait l'amitié très haut. Au monde n'existaient que ses amis, en grand nombre, avec qui il passait le plus clair de son temps, lorsqu'il n'étudiait pas, et encore (les études étant, contrairement à ce qu'on pourrait croire, un excellent moyen de se trouver en compagnie). Il avait bien du mal à consacrer à la solitude les heures nécessaires. Seul chez lui, il ne tenait plus en place, à moins d'être copieusement défoncé, auquel cas il se lançait dans des activités aussi constructives que le jeu vidéo ou l'écriture de son blog ce qui, selon les cas, le plongeait dans la déprime ou l'exaltation,. Dans les circonstances présentes, cela ne le tentait pas beaucoup. Il trouvait la perspective d'un confort social bien plus rassurante. Son univers entier avait basculé durant ces quelques heures, non pas tant à cause de son séjour au poste, qui ne l'avait guère traumatisé et s'était déroulé comme dans un songe, qu'en raison de cette vision infernale qui, elle, s'était durablement imprimée entre les méandres gris de son cerveau plissé : Sébastien Pétrakis avait contemplé la mort. Elle avait pris la forme d'un libanais d'une quarantaine d'années, aux yeux fixes et à la cervelle apparente. Il ne voulait plus y penser, il voulait voir une autre tête, raconter le tout, s'en débarrasser, passer à autre chose. Il continuait de faire défiler son répertoire, sans que son regard ne parvînt à se fixer sur un nom.


Il n'y avait pas vraiment songé jusqu'à présent, à la mort, privilège de la jeunesse probablement. Elle faisait là une entrée très remarquée. Il parut toutefois la reconnaître, et s'en souvint soudain : cette angoisse l'avait déjà visité, dans la petite enfance. En vacances à la mer, au milieu de sa famille réunie, durant sa sixième année peut-être (où était-ce la huitième, après la mort de son grand-père ?), il avait brusquement réalisé qu'il mourrait un jour. Il s'était consolé dans les bras de sa mère. « Depuis, rien », se disait-il. « Elle n'avait plus réapparu ». Il avait bien tort. Comme nous l'avons constaté, c'était un homme sujet à l'angoisse dans beaucoup de situations. Mais il se disait que non. Il faisait profession d'être cool. En réalité, la peur de la mort ne l'avait plus quitté depuis, seulement, tel le chasseur patient et déterminé, elle s'était fondue dans le paysage, elle avait observé sa proie de loin, guettant ses habitudes, ses chemins de pensée ; elle savait tout de lui maintenant, comment l'atteindre, comment le blesser, sans que jamais il ne l'aperçût. Elle avait contourné tout ses mécanismes défensifs et lui ne l'avait pas même nommée. Mieux, il était persuadé qu'elle lui était toute étrangère, qu'il ne la connaissait pas, ne savait pas ce que c'était, qu'il n'était pas quelqu'un d'angoissé, bien au contraire. Telle était la stratégie qu'elle avait adoptée. A grand succès : Sébastien Pétrakis était rongé d'angoisses souterraines, de forces ensevelies qui, au premier ébranlement, à la première fissure, déclencheraient leur feu et leur colère grondante. L'inconscient était bâti sur les pentes du Vésuve. Le voici pétrifié.


Il ne bougeait plus un muscle. Ses yeux refusaient de lire, ses doigts d'actionner le téléphone. Il n'était finalement pas sûr de pouvoir raconter cela à l'un de ses nombreux amis pris au hasard, faute de savoir comment il allait réagir, s'il n'allait pas craquer et s'effondrer en larmes dans les bras de celui choisi pour l'exercice; il ne pouvait ainsi se résigner à appeler qui que ce fût. Avalant une profonde goulée d'air, il chercha l'inspiration pour sortir du dilemme. Être seul dans la tempête, ou trouver quelqu'un devant qui il n'aurait pas honte de pleurer. Rachid. Rachid Alpharabius. Cet étrange personnage rentré dans sa vie il y a cinq ans de cela. Un être mystérieux, exotique, très différent des autres, en qui Sébastien avait une grande confiance. Il avait pris l'habitude de lui raconter sa vie, ou plutôt de la lui écrire : n'étant pas réellement un homme de dialogue et d'échanges dès qu'il s'agissait de sentiments, il lui avait un jour, au sommet de l'ivresse, communiqué l'adresse et les codes d'accès de son blog, fermé au public et dont Rachid était devenu pour ainsi dire le seul lecteur (peut-être un lointain cousin traînait-il lui aussi quelquefois entre ses pages, mais ce n'était pas bien sûr, et il était très lointain). Or, Sébastien y racontait par le menu tout le détail de sa vie, jour après jour, il ne rechignait pas à y étaler le fond de sa pensée. Que Rachid le lût ne lui posait pas de problème et même, cela avait renforcé au cours des années sa confiance envers lui, si bien qu'il était actuellement ce qu'il avait de plus proche d'un confident, une personne avec laquelle, pensait-il, il pourrait pleurer.


Il pianota, les doigts libérés d'un grand poids, trouva le numéro et lança l'appel. Rien. Toujours rien. Il ne l'avait toujours pas rappelé après le lapin, qui semblait vieux d'un siècle à Sébastien. Mais que faisait-il donc ? Où était-il passé ? Peut-être avait-il un peu honte de ne pas s'être présenté, et attendait-il un moment avant de le rappeler, le temps de composer une excuse valable ou de trouver la force de lui avouer sans fard qu'il avait eu la flemme, que telle ou telle autre occasion s'était présentée et qu'il n'avait pu honorer leur rendez-vous, qu'il en était navré et qu'il tenait à lui présenter les plus sincères excuses. Il faisait parfois cela. Sébastien ne lui en voulait jamais, ou alors pas longtemps, un peu sur le coup peut-être, mais c'était rapidement oublié, Rachid devait bien le savoir, mais il s'entêtait. Il lui laissa un message laconique, demandant de le rappeler. Mais il finit par se dire que le meilleur moyen de le joindre, de s'ouvrir à quelqu'un de sa traumatisante rencontre avec la mort, était de raconter tout cela dans son blog, que Rachid lirait à coup sûr. Il pouvait le faire à l'instant, depuis son smartphone.

C'est ainsi qu'il découvrit l'existence de David Bardessieu.

1 commentaire:

  1. Voilà, ça vient peut-être un peu vite mais du coup, on plonge dans le tourbillon double. il sera toujours temps d'étoffer ensuite (surtout vu le temps que je mets !).

    Du coup, j'ai chagé un truc dans le chapitre 1 : Pétrakis parlait de RAP comme quelqu'un de fiable, j'ai changé le passage pour coller avec un RAP plus mystérieux, disapraissant par moment sans trop d'explication, pour ménager du secret dans son emploi du temps passé.

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