mardi 17 mai 2011

5. Nuit spirituelle

David Bardessieu était rentré chez lui – ce qui était géographiquement juste, mais, tristement, ontologiquement inexact.
Il se souvenait parfaitement de son adresse, une charmante maison en briques rouges dans une rue calme et ombragée du West Village, non loin du Corner Bistro et de ses fameux burgers, et il avait pu sans problème l’indiquer au chauffeur du taxi.
Il voyait défiler les structures de métal, de briques, de béton et de verre plantées dans l’asphalte des rues, lourdes, obstruant le ciel, les piétons comme les atomes d’une grande masse mouvante sans âme, sans autre raison d’être que de grouiller et de se disperser partout dans la ville. Comme une grande fourmilière, les spécimens formant une société organisée, chacun ayant un rôle, un statut, une tenue idoine, et tous suivant un itinéraire qui leur était propre.
De derrière la vitre du véhicule, il éprouvait la sensation d’être coupée de ce grand flot d’existence, de n’en être plus qu’un simple spectateur. Il connaissait les noms et fonctions de nombreux bâtiments qu’il croisait sur sa route – bibliothèques municipales, sièges administratifs de sociétés multinationales, monuments historiques, musées, édifices à l’architecture audacieuse – le chemin à suivre lui était familier – emprunter la 9ème Avenue, où la circulation était meilleure que sur la 7ème, puis prendre la 14ème rue jusqu’à Washington Street, puis Abingdon, la 8ème et enfin Jane Street – sans avoir à réfléchir, il sut glisser sa carte de crédit dans la fente pratiquée à cet effet à l’arrière du siège du conducteur afin de payer sa course, puis, extirpant son corps encore rompu par les longues semaines de réhabilitation, faire les quelques pas le menant juste devant chez lui – il reconnaissait sa maison et la porte d’entrée qu’il avait mille fois franchie – mais rien de tout cela n’était plus naturel. Tout cela créait désormais un pincement d’inquiétude dans ses tripes.
Une fois à l’intérieur, il n’éprouva pas d’autres émotions : il était matériellement chez lui, rien de plus. Le ménage avait été soigneusement fait en son absence. Tout était propre et en ordre, les meubles avaient même été dépoussiérés, ainsi que le frigo et les armoires de la cuisine approvisionnés. Une gerbe de fleurs trônait sur la table du salon, accompagnée d’une lettre autographe de la main de Sarah Roberts, son assistante, et d’une carte générique de meilleurs vœux de rétablissement signée par tous ses employés. La lettre disait en substance, après les formulations de politesse d’usage, que de nombreuses affaires requéraient d’urgence son attention et qu’elle viendrait lui rendre visite à son domicile dès le lendemain. Il nota aussi – constatation qui lui causa un surcroît de tristesse – qu’il n’y avait pas de mot de la part de son compère Ralph, et qu’il n’avait d’ailleurs pas même signé la carte de vœux. Les larmes lui vinrent aux yeux en face de tant d’indélicatesse de la part de son ami – la seule personne à laquelle il lui arriva de songer durant son hospitalisation, se demandant parfois si elle viendrait finalement lui rendre visite ce jour-là.
David Bardessieu fit un tour de son intérieur, comme un fantôme hantant sa propre demeure, traînant les pieds, le regard atone, bouche ouverte et lèvre pendante. Tout était tel que sa mémoire en avait conservé le souvenir : l’ameublement dans le style urbain contemporain, ainsi que l’avait décrit le décorateur d’intérieur, fonctionnel et sans ornementations superflues, lignes épurées et tons neutres, donnant via une baie vitrée sur un petit jardin sec japonais, avec ses rochers mousseux et ses motifs de vagues dessinés sur le gravier ; au premier étage, les chambres à coucher impeccables comme celles d’un hôtel pour jeunes cadres supérieurs branchés, le vaste dressing-room contenant la panoplie de ses accoutrements, ses vestes et ses chemises suspendues aux cintres par tons et couleurs, ses pantalons, ses cravates, ses chaussures parfaitement arrangés par styles et saisons, toutes les grandes marques françaises, anglaises et italiennes étant, selon les prescriptions de l’élégance, représentées ; au deuxième étage, sa bibliothèque et son bureau, en contraste avec le reste de la résidence – « regrettable » selon le styliste d’intérieur aux principes élevés – lambrissés de bois précieux selon le plus pur style classique, ornementés de copies de tableaux de maîtres et de livres qu’ils n’avaient jamais lu, achetés en gros pour les besoins de la décoration.
Si en effectuant ce tour du propriétaire, il eut quelque idée de déceler dans l’intimité de son chez-lui des traces ou des indices de son caractère, afin de se rassurer sur sa permanence après son accident peut-être, ce fut sans résultat probant. Il n’y avait rien dans cette maison qu’il avait acheté et fait décorer par procuration qui portât une empreinte de sa personnalité. Elle était une sorte de patchwork sans cohésion ni âme d’éléments reflétant les dernières modes et les canons insipides de l’opulence. Il s’était probablement déjà fait cette observation auparavant, mais cela n’avait pas dû alors avoir une bien grande importance, au contraire même il s’en était certainement réjoui comme d’un manteau d’une marque de renom, porté pour le prestige conféré par le prix exorbitant de son étiquette bien plus que pour se tenir chaud ou faire preuve d’originalité. Mais maintenant, quand bien même y fut-il jamais véritablement, il n’était plus ici chez lui. Il était dans un lieu étranger et froid.
David Bardessieu raisonnait autant qu’il le pouvait pour se rassurer : tu as été la victime d’un horrible accident, tu es encore sous le choc, exténué, fragile, mais bientôt cela ira mieux, sois fort, fais un pas l’un après l’autre, respire profondément et continue… Continue quoi au juste ? À vivre, à se battre... Les mêmes poncifs décoratifs appliqués au cœur brûlant de son être. Les médecins lui avaient bien expliqué qu’anxiété et dépression étaient des séquelles courantes du type de traumatisme grave qu’il avait enduré, mais c’était bien difficile à appréhender qu’un état psychique, une constriction de l’âme telle que la sienne, puisse être causé par un dysfonctionnement mécanique si prosaïque.
Traînant sa carcasse, il se cuisina un léger dîner, plutôt pour se sustenter que parce qu’il ressentait de la faim, avala ses pilules, puis il s’endormit sur le canapé en regardant la télévision.

Il se réveilla en sursaut. Avait-il fait un cauchemar ? Il n’en gardait aucun souvenir. Une virulente douleur perçait sa tête de part en part – avait-il revu en pensée la rencontre fatale ? Son souffle était oppressé, il était recouvert d’une suée froide.
Il éteignit le téléviseur qui continuait à glapir et à émettre des flashs de lumière spectrale, et tout fut immobile et silencieux. Il en resta pétrifié : seule la douleur physique, intense et vibrante dans sa tête, témoignait encore de la réalité de l’existence de l’univers, de son existence à lui. Le salon, sous la luminosité faible et circoncise d’une seule lampe posée sur le guéridon à la droite du canapé, paraissait une sorte de mirage, un décor rongé de zones d’ombre, une façade sans profondeur ni rien derrière. Il n’entendait pas le moindre son : ni le souffle du vent dehors, ni le passage d’une automobile dans la rue, ni le tic-tac du mécanisme d’une horloge. Seul le déchirement dans sa tête existait.
Pendant un long moment, il resta sans bouger. Peut-être craignait-il qu’au premier de ses gestes ou son produit par sa faute tout éclatât et s’effondrât en un big crush et cessât d’exister. Il restait droit, figé sur place, en proie à un égarement total et un mal de tête absolu. Peut-être était-ce juste sa cervelle qui allait éclater – BOUM !, comme dans un film de série B, en une explosion volcanique qui ne lui laisserait plus qu’un moignon de cou sur un corps empoté et grotesque.
Profitant d’un sursaut de rébellion, il finit par se lever, et rien ne disparut ni le décor ni la douleur. Il ingurgita à l’aide d’un grand verre d’eau un cocktail de pilules anti- – analgésiques, antidépresseurs, anti-inflammatoires, etc. Puis il ne sut quoi faire. Debout dans sa cuisine, seul au milieu de la nuit, il ne parvenait pas à imaginer les faits et gestes de son futur immédiat – il n’y avait que du blanc, ou du noir, selon les interprétations. Il avait beau se concentrer autant qu’il le pouvait, il ne parvenait pas à dessiner une ligne de conduite qui, partant de l’instant présent, se chargerait de prospecter et de forer les ténèbres du moment à venir. Cette constatation brutale lui fit froid dans le dos : sa capacité imaginative avait-elle été atrophiée au point qu’il n’était plus en mesure d’accomplir l’une des activités les plus basiques de l’intelligence humaine, celle d’anticiper et de prévoir, de se créer en esprit comme un film pour nous guider, déroulant même les plus élémentaires des actions à accomplir et leurs possibles conséquences. C’était être plongé dans une nuit noire sans la moindre lumière pour nous guider, dans l’incapacité de voir venir les obstacles, et, pire encore, sans espoir de trouver un chemin…
Dans sa déréliction, son regard tomba sur les fleurs disposées sur la table du salon. Elles étaient comme une tâche de couleurs dans l’obscurité, émanant quelque chose d’immatériel au centre de la pièce froide et inanimée. Il crut même, de la distance où il se tenait, percevoir et humer leur parfum délicat. Pourpres, dorées, blanches comme des tachetures de neige immaculée, par la grâce d’un effluve mystique, elles évoquèrent des images dans son esprit et le ramenèrent à la vie. On avait pensé à lui, on s’inquiétait pour lui, il était un élément essentiel dans une chaîne de relations et une communauté d’intérêts. Il sut alors ce qu’il avait à faire.
Sur son bureau, Sarah avait organisé le courrier qui s’était accumulé durant sa longue absence en piles thématiques : factures ; invitations mondaines et demandes de contributions philanthropiques ; journaux et magazines ; prospectus et catalogues ; et, en un tas minuscule comparé aux autres, personnel et divers – « personnel » ne méritant pas même sa propre catégorie. Il fourragea immédiatement parmi ces derniers papiers, s’imaginant peut-être y découvrir quelque chose qui fut comme une prolongation de l’illumination produite par la vision du bouquet de fleurs. Mais sa déception fut grande : il n’y trouva que des cartes postales envoyées par quelques connaissances du lieu de leur villégiature saisonnière avant que la nouvelle de son accident ne soit parvenue jusqu’à eux, puis des cartes de vœux de prompt rétablissement de la part des mêmes personnes une fois son attaque connue, ainsi qu’un petit nombre de faire-part et de documents et formulaires administratifs.
Il se rabattit alors sur sa messagerie électronique personnelle – les affaires pouvaient attendre le lendemain et son entretien avec son assistante. Parmi les innombrables pourriels et demandes « d’amitié » via toutes sortes de réseaux sociaux, sa chasse fut médiocre. Anna et Bérénice n’avaient pas insisté bien longtemps avant de cesser tout contact avec lui en réponse à sa disparition soudaine. À leur décharge, les ayant tenu à l’écart de ses relations mondaines et professionnelles, il ne leur avait pas laissé beaucoup de recours pour chercher à découvrir ce qui lui était arrivé. Leurs emails, au début interrogatifs et inquiets, avaient très vite tourné en missives de dépit et d’insulte, puis plus rien – elles lui avaient bien laissé deux ou trois messages sur le répondeur de son IPhone, mais comme il avait coutume de ne jamais répondre à son téléphone portable, elles avaient là aussi bien vite abandonné. De même, d’autres connaissances lui demandaient de ses nouvelles et les raisons de son silence radio, mais rapidement cessaient tout simplement de lui écrire. Il semblait que personne, au-delà du cercle de ses relations professionnelles, n’ait fait l’effort supplémentaire de rechercher la raison de son évanouissement soudain de toute vie sociale depuis plusieurs mois.
Il trouva malgré tout un email dont l’en-tête, telle une balise d’espérance au milieu de toute cette indifférence aussi grise que l’écran de son ordinateur, indiquait qu’il datait du jour même de son agression – il le savait parce qu’on le lui avait ensuite communiqué plutôt que parce qu’il s’en souvenait – et qu’il était en provenance de nulle autre que Ralph. D’une main tremblotante, il dirigea la souris et cliqua, faisant apparaitre ce message succinct :
« David, je dois m’absenter d’urgence pour des raisons d’ordre personnelle. Je te prie de m’excuser de ne pas t’avoir averti plus tôt et de te laisser ainsi seul au gouvernail du DUB & RAP. Je te fais signe très prochainement. Adieu, mon ami ».

Les pilules avaient dû avoir fait leur effet. Il avait, pendant une durée indéterminable, oscillé entre un sommeil lourd et non naturel et une veille prostrée, les yeux ouverts mais sans pensées ni sentiments. Par moments, des images du passé surgissaient sans raison – ou peut-être étaient-ce des rêves ? – telles des revenants en provenance d’un temps et d’individus qui n’étaient plus – ou qui n’avaient peut-être jamais été ? Des images de ses parents, de la ville de sa naissance, de son école et de ses anciens camarades, sans liens entre elles, des visions fugitives, parfois figées comme des photographies, en noir et blanc, surannées et salies comme d’antiques daguerréotypes, ou bien vivaces et colorées comme une réalité hallucinée.
Son père, aux derniers jours, d’une extrême maigreur, presque un squelette, dévoré par le cancer, reposant sur son lit de mort. Julie l’invitant timidement à venir passer le week-end dans la maison de ses parents en Normandie. Son père n’osant plus lui parler d’égal à égal depuis son admission à Polytechnique, un accomplissement l’emplissant de fierté et de chagrin à la fois, semble-t-il, une victoire et une trahison. Mme Hamon, sa professeur de mathématiques, qui fait son éloge devant toute la classe, et l’immense fierté qu’il éprouve alors. Sa mère qui surveille le progrès de ses devoirs tout en préparant le diner, apparaissant régulièrement à la porte de la cuisine et jetant un regard sévère pour s’assurer qu’il est toujours bien à la tâche et non pas en train de jouer ou de regarder la télévision. Le jour de sa première communion, la honte qu’il ressent d’être paradé dans le quartier en robe blanche, et la décision irréversible qu’il prend de renier la Foi de sa mère. Le jour de la rentrée des classes, le gros Bertrand qui lui fait un croche-pied, et, alors qu’il est à terre, ne voyant plus que le visage de son agresseur, rigolard et insolent, l’irrépressible désir de meurtre qui l’envahit...
Quand il reprit quelque peu conscience, il réalisa qu’il était toujours assis à son bureau et… qu’il pleurait.
Un cri monta en lui : pourquoi personne n’était-il venu lui rendre visite ! N’y aura-t-il personne pour le secourir dans sa détresse ?
Plus rien n’avait aucun sens pour David Bardessieu. Il était absolument seul, et tel un tourbillon ce sentiment aspirait en lui tout le reste. Et pour la première fois peut-être lui vint l’idée de mourir. Quel autre choix s’offrait à lui ? Le passé ne signifiait plus rien – des images fantomatiques, mirage d’une autre vie – et le futur, dans sa condition, ne semblait rien d’autre qu’une nuit noire pleine de terreurs. S’il disparaissait, qui, d’ailleurs, en serait chagriné ? Il n’abandonnerait personne puisqu’il n’y avait personne dans sa vie. Cela semblait simple – enfin il était capable de former en images les étapes à suivre pour parvenir à son but : il lui suffisait de faire glisser sa ceinture hors de son pantalon, puis de grimper sur une chaise, de faire passer la ceinture autour de son cou et de l’attacher au crochet du plafond, qui avait semblé inutile jusqu’à présent, puis… Il ne souffrirait probablement pas. Ce serait propre et rapide. Plutôt la pendaison que de continuer à vivre ainsi, seul au monde, un courant glacial fluant en permanence dans les veines, n’étant plus que le débris de l’homme qu’il avait été.
Mais il ne bougeait pas. Il ne parvenait pas à faire les derniers pas. Il n’avait plus d’énergie, de forces, plus rien. Peut-être allait-il finalement s’exécuter et accomplir son funeste dessein quand, du coin de l’œil, il aperçut une forme étrange. C’était une forme humaine. Il tourna la tête, mais elle avait disparu. Pourtant, il sentait qu’elle se cachait toujours quelque part dans les coins d’ombre de son bureau. Oui, elle était bien là, toujours évitant son regard mais dont il pouvait deviner la présence, se cachant dans les angles obscurs de son champ de vision.
Enfin, elle parla, et ce qu’elle dit pénétra profondément en lui : « Serait-il possible que tu sois déjà mort ? »

4 commentaires:

  1. C'est bien, tout ça !

    Du coup, à te lire, je me trouve un peu trop sec (mes chapitres sont d'ailleurs bien plus courts que les tiens); ça manque de contexte, il faudra que j'étoffe (mais c'est que j'ai toujours l'impression de diluer parce que je me lance dans des chemins de traverse plutôt que dans l'épaisseur de la trame principale ; je n'ai pas encore le "truc" pour ne pas les emprunter).

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  2. Merci mon Benj!

    Mais c'est très aussi ce que tu fais. N'ai pas peur d'explorer toutes les pistes et de te laisser conduire par ton personnage. Quoi qu'il en soit, ce n'est qu'un premier jet, et il sera toujours possible d'élaguer ou de développer plus tard.

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  3. Bien sûr, je voulais écrire: "Mais c'est très bien ce que tu fais"...

    Sinon, mon nouveau chapitre est prêt. Dois-je t'attendre, ou le poster (et peut-être cela t'aidera dans ton inspiration)?

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  4. Hey J!

    Poste donc, nous pourrons toujours intercaler plus tard. J'ai le sujet de mon prochain chapitre, le plan général, ne reste "plus qu'à" l'écrire... mais j'ai décroché la traduction grâce à mon essai écrit chez vous à NYC ! Ce qui réduit encore mon temps libre : je dois la remettre pour août. D'un autre côté, généralement, plus j'écris, plus j'écris. Nous verrons bien ! (Tout ça pour dire : ne m'en veux pas trop si je traine, et sache que j'y pense souvent !)

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